Témoignage : L’arrivée de Gerhard Scherler

racontée par Rudolf Bing (voir aussi ici)

Notre premier problème à Vienne était que nous n’avions pas un sou. (…) Ce printemps de 1933 n’était gai nulle part. Puis, un vieil ami, Gerhard SCHERLER, est venu frapper à la porte avec un théâtre dans les mains, ayant besoin d’aide. (…) A sa grande surprise, SCHERLER avait été approché par des représentants du ministère nazi de la propagande. Ils étaient intéressés à maintenir la culture allemande dans la région des Sudètes en Tchécoslovaquie et une ville en grande partie habitée par des tchèques germanophones – la ville de Teplitz-Schönau – avait un Stadttheater [vacant]. Si SCHERLER s’engageait à assurer un répertoire pour une saison de sept mois dans ce théâtre (comme à Darmstadt, il y avait deux salles, une grande et une petite), le gouvernement allemand serait prêt à le subventionner jusqu’à un certain seuil. Il n’y avait aucune condition jointe. SCHERLER a jugé qu’il pourrait bien assurer le répertoire pour les pièces de théâtre et les comédies, mais il avait besoin de quelqu’un pour s’occuper de l’opéra. Est-ce que je viendrais avec lui à Teplitz pour superviser le théâtre et pour participer aux négociations avec l’administration locale de la ville propriétaire ? Teplitz était du côté nord du quadrilatère tchèque, bien au-delà de Prague. Je me suis arrêté à Prague pour consulter encore une fois le Dr. Paul EGER, qui avait été éliminé de son travail à Hambourg et était devenu directeur du Deutsches Theater (théâtre et opéra classique) à Prague. EGER fut encourageant ; grâce aux purges nazies, il était possible d’engager des talents allemands de haute qualité sur des budgets bien moindres que ceux qui auraient été nécessaires quelques années plus tôt. Mais, après que j’aie parlé avec les gens de la municipalité et visité le théâtre (…) j’ai dit à SCHERLER que sa subvention d’Allemagne ne pourrait suffire à faire face au déficit d’une saison de théâtre-opérette-opéra à Teplitz. Nous avons pris des arrangements avec les autorités locales pour commencer les répétitions en septembre et les représentations en octobre. Je prévoyais que nous serions en faillite pour le jour de l’an, mais si SCHERLER était disposé à faire faillite, j’étais disposé à l’aider. Comme il s’est avéré, nous fîmes faillite pour Noël ; je considère que j’avais fait un joli pronostic.

Je pense que c’est en juillet que SCHERLER a été formellement nommé directeur du Stadttheater de Teplitz et m’a désigné comme son co-directeur. Nous avons eu six semaines pour rassembler des troupes pour l’opéra, l’opérette et le théâtre. Bien qu’il se soit agi de l’argent de GOEBBELS, il n’y avait absolument aucune restriction, ce que nous avons immédiatement mis à l’épreuve en engageant, comme directeur musical, Hans OPPENHEIM, un bon chef d’orchestre expérimenté qui ne dirigeait plus en Allemagne parce qu’il était juif. Tandis que SCHERLER auditionnait des acteurs, OPPENHEIM et moi avons passé des heures interminables à écouter des chanteurs et étudier leurs répertoires. (…) La saison d’opéra s’ouvrirait avec les « Contes d’Hoffmann » d’OFFENBACH et les « Noces de Figaro » de MOZART. Pour réduire les frais de costumes, et aussi parce que l’on pensa que c’était une bonne idée (je crains que cela ait été mon idée), nous avons décidé de jouer « Figaro » en habits modernes. Cela fut le plus grand flop dont j’ai jamais été témoin. (…)

Toute cette planification et les auditions ont été faites à Vienne, où nous pouvions plus facilement trouver les gens que nous souhaitions réunir. (…) En septembre, tout le monde s’est déplacé à Teplitz où mon épouse à trouvé une chambre dans un plaisant petit hôtel. (…)

Bien que nous ayons eu un excellent comédien – un acteur juif qui avait été expulsé de Breslau – [NDLR : il s’agit de Paul LEWITT], ce furent les opérettes qui ont déterminé nos succès de fréquentation à Teplitz. Cela doit avoir de bonnes raisons, bien que je me rappelle peu de choses là-dessus, sauf que notre second chef d’orchestre pour l’opérette était un vigoureux jeune homme appelé Leopold LUDWIG. (…) Pendant que la saison progressait, il est devenu de plus en plus évident que nous n’allions pas survivre à notre état financier. La ville n’était pas prête à subventionner, la caisse ne pourrait pas couvrir les coûts et, étant donné le nombre de juifs et de sociaux-démocrates que nous avions engagés, le ministère allemand de la propagande n’était, pour tout dire, pas du tout disposé à augmenter notre subvention. A la mi-décembre nous avons dû informer notre troupe que nous devrions abandonner la maison ; pour le nouvel an 1934 mon épouse et moi étions de retour à Vienne.

extrait de Rudolf Bing, 5000 nuits à l’Opéra, 1972

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