Témoignage : Le parcours de Leonie Dielmann

Lettre de Leonie Dielmann à Paul Walter Jacob le 5 septembre 1948[1]

En 1938, je n’ai pas vécu la merde intitulée EntréeTriomphale dans « la région des Sudètes » ; j’étais à Londres chez Franz [2], à qui j’emmenai par avion son père accompagné de son cher violon. Pendant ce temps, ma mère était brutalement emmenée par la Gestapo en raison de ma supposée « fuite ». Alors je suis rentrée pour « tout expliquer » ! A Teplitz ! Ce qui m’attendait là défie toute description. Je ne savais pas que j’avais été entourée toutes ces années d’espions nazis: monsieur Baschta [3] (mon accusateur) en tête, qui depuis s’était auto-promu chef de la corporation « Scène ». Les « invitations » à la Gestapo ne cessaient pas, ce qui m’ôta le sommeil durant des mois. Hurrle s’est superbement conduit ! J’ai tenu jusqu’en 40, ensuite nous avons reçu, les quelques uns de l’ancien groupe autour de Hurrle, notre congé : nous étions « trop peu fiables » ! Hurrle nommé à l’intendance de Neisse (vraiment pas une promotion !), a pris l’ancien groupe avec lui, mais moi j’ai accepté un engagement dans le rebaptisé « Protectorat de Bohème et Moravie », à Mährisch-Ostrau. L’intendant était Kurt Labatt, que je connaissais depuis une mise en scène invitée à Teplitz [4] et à qui on pouvait faire confiance. Le « Retour dans le Reich », je n’en voulais à aucun prix. A Ostrau c’était très bien, mais je me suis de nouveau fait mal voir pour avoir redonné une vie non officielle au club de théâtre tchèque-allemand ; nous nous entendions merveilleusement avec les collègues tchèques. D’ailleurs je ne fréquentais presque exclusivement que les milieux tchèques. J’ai aussi suivi, à la source, l’affaire Heydrich et ce que les nazis se sont permis alors [5] – quiconque a vu ça ne peut pas s’étonner de ce qui s’est passé en CSR après la « Victoire Finale ». Voyant cela venir, j’ai commencé le 6 juin 44 (jour du débarquement) à emballer mes frusques. Aussi bien avais-je conclu dès l’été 43 un engagement à partir d’août 44 pour le Schauspielhaus de Stuttgart pour « être là » quand il se passerait quelque chose. En bref : j’ai envoyé toutes mes affaires près de Munich, où étaient déjà mes tapis etc… Le 5 juillet 44, je débarquais à Munich et dès le 12 juillet je vivais la première « attaque terroriste » sur notre quartier, durant laquelle notre maison fut copieusement arrosée de phosphore. Après 5 jours et 5 nuits dans la rue, entourée de quelques meubles sauvés – Dieu sois loué les plus indispensables -, j’ai affrété un camion, tout mis dedans et, par dessus, maman et moi, puante de saleté et nous voilà hors de Munich, à la campagne, ce que j’avais préparé depuis des années.

En août on m’appela à Stuttgart – j’y allais – des ruines fumantes. Entretemps, le théâtre avait été évacué à Wildbad, en Forêt Noire. J’y allais. J’allais à une répétition : fermeture des théâtres en Allemagne. Ordre de rester à Wildbad en attendant la « réquisition » pour l' »effort » de guerre. […] Le 1er décembre, la « réquisistion » arriva: à l’usine, visser des boulons pour les avions. Alors là: sans moi !! Je t’épargne la description des démêlés pour en sortir. Il a fallu 3 jours. Disparue, à la campagne. Plus tard, j’y ai fabriqué des sabots dans une menuiserie pendant 3 semaines et j’ai fait savoir à Stuttgart que j’étais indispensable à l’effort de guerre. C’est comme ça que j’ai attendu, à une heure de Munich, notre « Victoire Finale », qui se concrétisa par l’arrivée tranquille des Américains le 29 avril 45. Je respirai à fond et fis quelques génuflexions. Comme nos trous-du-cul avaient fait sauter tous les ponts, je saisis la première occasion d’aller à Munich, en camion laitier, me rendis à la Radio, me présentai avec un discours préparé depuis longtemps au chef américain (c’était un compatriote, de Francfort), le discours fut accepté. Je mis mon témoignage sur bande magnétique qui ensuite fut diffusée des mois durant par le jadis « émetteur criminel » de Luxembourg [6]. Titre: « Comment une artiste voyait le national-socialisme ». Sous mon nom. Ensuite j’ai patienté. Invitations à Bad Kissingen, Invitations à Munich. Tournée dans Ingeborg en Bavière et dans le Wurtemberg. Bien payée.

Entre temps j’ai eu un contact avec Franz et mon vieil ami Lion Feuchtwanger. Ensuite sont arrivés les gens du « Sudetengau« , touchés par l’épidémie d’amnésie. Quelques teplitzois ont eu la malchance d’aboutir dans mon patelin. Je les ai félicité d’avoir accompli leur vœu de « Retour dans le Reich ». Tous avaient « toujours été contre » – moi, je les connaissais tous comme nazis.
[…]J’ai personnellement suivi le cas de Werner Krauss [7] à la demande de Feuchtwanger ; j’ai enfin vu le film de la honte Jud Süss projeté au tribunal, ce que faisant j’ai de nouveau eu envie de vomir. Verdict puant : Krauss à peine condamné ; mais il n’a pas trouvé d’engagement ici – il est à Vienne au Burgtheater, là où la plupart des nazis trouvent à s’abriter.
Baschta a « émigré » à Gera, est devenu là-bas (en zone russe) directeur administratif du théâtre en vertu de sa perte de mémoire et peut ainsi continuer à dénoncer dans l’autre sens.

Walter ! Maintenant il faut quand même que je termine. Je veux en savoir beaucoup sur toi ! Est-ce que tu ris toujours avant d’avoir fini quand tu racontes une blague ? Je suis en correspondance avec Irma Gütig, il n’y a qu’avec les Neubauer en Palestine que ça ne marche plus en ce moment. Encore une affaire affreuse ! [8]. Est-ce que tu correspond avec Franz ? Je le lui ai demandé mais il m’a répondu: « il se porte bien avec sa femme et sa fille » !
[…]Adieu – écris-moi – je t’embrasse !
Lonny

Notes:

[1] – L’original de ce texte a été publié par Frithjof Trapp dans Reunion der Überlebenden (cf.bibliographie) [retour]

[2] – Il s’agit de Franz Allers, chef d’orchestre né en 1905 à Karlsbad. Violoniste à la Philharmonie de Berlin (1925-26), chef assistant à Bayreuth de 1927 à 1933. Chassé d’Allemagne en 1933. Chef de l’orchestre du théâtre d’Aussig de 1933 à 1938. Exilé en Grande-Bretagne en juin 1938 puis aux USA en octobre 1938. Chef à Broadway après-guerre (en particulier pour My Fair Lady, 1956). Chef au Metropolitan Opera de New-York de 1963 à 1973. Directeur musical du Saatstheater am Gärtnerplatz à Munich de 1973 à 1976.[retour]

[3] – Rudolf Baschta, accessoiriste au Neues Stadttheater de Teplitz-Schönau de 1935 à 1939.[retour]

[4] – Kurt Labatt avait dirigé un éphémère Ensemble-Gastspiel à Berlin en 1929-30. Il avait quitté l’Allemagne en 1933 pour gagner l’Autriche. Installé à Vienne, il réalisait des mises en scène en invité dans divers théâtre, dont le Neues Stadttheater de Teplitz-Schönau où il mit en scène, en mai 1937, Flucht de Galsworthy (où Leonie Dielmann joua le rôle de la fille d’un couple que Matt Denant rencontre dans sa fuite). En été 1939 Kurt Labatt fut nommé Intendant (directeur) du théâtre de Mährisch-Ostrau, où il resta durant toute la guerre. C’est à ce titre qu’il accepta le 23 février 1943 un spectacle invité à Auschwitz pour la distraction du personnel SS du camp: la représentation de l’opérette Prinzessin Grete (de Victor Reinshagen), mise en scène par Paul Olmühl alors Spielleiter pour l’opérette à Mährisch-Ostrau (déplacement dont Leonie Dielmann ne fut pas). Kurt Labatt devint après-guerre professeur d’art dramatique à l’université d’Innsbrück en Autriche.[retour]

[5] Après l’attentat organisé le 27 mai 1942 par des résistants tchèques contre Reinhard Heydrich, « Protecteur de Bohème et Moravie », surnommé « le boucher de Prague » (qui mourut quelques jours après de ses blessures), les nazis organisèrent des représailles féroces et souvent sanglantes dans tout le pays (la destruction du village de Lidice n’étant que la plus emblématique) [retour]

[6] Radio Luxembourg commença sa diffusion en mars 1933, en allemand, français et flamand. Elle émettait en « grandes ondes » sur 1304m (puis 1293m à partir de 1936) et était alors l’une des rares voix anti-nazies audibles en Allemagne. Le gouvernement du Grand-Duché fit cesser la diffusion le 21 septembre 1939 par souci de neutralité. Les nazis s’emparèrent de l’émetteur le 1er octobre 1940 et en firent une radio de propagande. L’armée américaine reprend l’émetteur le 11 septembre 1944 et de septembre 44 à avril 45, radio-Luxembourg s’emploie à démoraliser l’ennemi, redevenant un « émetteur criminel » dans la propagande nazie. Le 11 novembre 1945, les Américains remettent l’émetteur à la Compagnie Luxembourgeoise de Radiodiffusion. [retour]

[7] Werner Krauss (1884 – 1959), acteur Allemand (déjà connu pour le rôle du Docteur Caligari dans Le cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene en 1920) qui incarna le juif Süss dans le film de propagande antisémite Jud Süss de Veit Harlan. Werner Krauss fut soumis aux procédures de dénazification en 1947-48 et banni quelques années de la scène allemande. [retour]

[8] Irma Gütig était une amie commune à Teplitz-Schönau, alors étudiante en médecine puis médecin. Exilée en Grande-Bretagne elle fut infirmière à Londres pendant le Blitz avant de redevenir médecin en obtenant des équivalences pour son doctorat. Berhard Neubauer fut, de 1935 à 1938, le médecin attaché au Neues Stadttheater à Teplitz-Schönau, exilé en Palestine mandataire en 1939. En septembre 1948, lorsque Leonie Dielmann écrit cette lettre, la première guerre Israelo-Arabe (déclenchée en mai 1948 après la proclamation de l’état d’Israel) est toujours en cours. [retour]

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