Le témoignage de Herbert Weißkopf

Lettre de Herbert Weißkopf à Paul Walter Jacob et Liselott Reger à Buenos Aires, en janvier 1940

Herbert Weißkopf
3142a Winnebago c/o Kolk
St.Louis Mo
le 14/1/40

Chers amis,

Votre lettre m’a fait très plaisir. Elle est arrivée juste au moment de la visite d’Allers, qui a été 3 jours ici en tant que chef en second du Ballet Russe. Pour moi, ça a été un grand moment, d’être de nouveau avec quelqu’un de « notre esprit ». Il a extraordinairement changé, à son avantage, et nous sommes devenus amis comme cela n’avait pas pu être le cas à Aussig – pour des raisons bien compréhensibles ! [1] Pour lui aussi l’avenir n’est pas du tout clair, car le Ballet ne dure que jusqu’en avril. Peut-être ira-t-il aussi en Amérique du Sud, s’il trouve un arrangement. Du reste, il veut vous écrire lui-même, je lui ai donné votre adresse. J’ai appris ainsi quelques nouvelles de là-bas, surtout bien sûr par Lonny, qui a un contrat à Hollywood pour pouvoir émigrer et est attendue dans le courant de l’été. [2] A propos – Wagner est toujours engagé à Teplitz. Ca semble incompréhensible. [3] Il paraîtrait que Hurrle se conduit loyalement. Avec un peu de recul vis à vis de lui, je dois dire que ce n’est pas à proprement parler un mauvais bougre, seulement sa lâcheté le conduit à maintes vilénies apparemment incompréhensibles, qui lui pèsent tellement qu’il en commet d’autres. Tout ça, c’était il y a longtemps – dans une autre vie !

Vos questions :
Je ne sais pas auxquelles j’ai déjà répondu, étant donné que l’accélération de ma vie est inversement proportionnelle à la diminution de ma mémoire

Adresses:
Gütig: Leeds 2, Maternity Hospital, Hyde Terrace, Angleterre
Demel : via Checholovakian Committee, London WCI, 5 Mecklenburgh Square
Allers: c/o Hurok (Russian Ballett), 3c Rockefeller Paza, New York, N.Y.
Baeck : Scattergood Hostel, West Branch, Iowa City Io
Dr. Karl Marx: 2 Prospect Av. Hackensack N.Y.

Je vous donne cette dernière adresse pour le cas où vous verriez une possibilité de faire venir Otto ou ses vieux parents en Argentine. [4] L’oncle Marx à New York, son cousin – et ancien associé de la banque – est encore très riche et met tous ses moyens à disposition. On veut maintenant amener toute la famille au Venezuela, car l’actuel projet avec le Chili, ne semble pas réalisable.

Pour Gütig et Demel [5] (sa femme, à Prague, n’a pas encore réussi à divorcer), je ne sais rien; par contre Grete Baeck peut-être à présent jointe à l’adresse ci-dessus, dans un hôtel pour réfugiés qui y apprennent l’anglais et se rééduquent. Cette malheureuse a occupé 7 emplois différents à New York depuis un an, tout son argent et ses valeurs sont épuisés et elle n’a pas du tout appris l’anglais. J’ai aussi l’impression qu’elle est davantage faite pour incarner les vieilles dames hystériques sur scène que pour faire la cuisine et nettoyer les vitres.

Mylong-Münz a vraiment épousé sa copine berlinoise, qui est une personne formidable et s’est complètement assimilée au milieu new-yorkais. Pour Raenz, je sais seulement qu’elle est partie pour Vienne le 15 mars, les projets communs d’émigration n’étant pas mûrs. Langdorf est quelque part en Angleterre. Les Neubauer sont en Palestine, où ils ont réussi à se sauver en février avec une attestation de fonds (1000 livres). Je n’en sais pas plus à ce sujet. […]

Ma conversion en Américain fait des progrès quotidiens. J’essaie d’oublier peu à peu l’Europe et ai complètement cessé de déplorer le passé. Ce serait d’ailleurs ingrat. Ma profession est un sésame-ouvre-toi partout et ainsi je rencontre toutes sortes de personnes; ces gens ont une haute considération spécialement pour la musique européenne. Mon anglais, du reste, n’est pas mauvais du tout.

Je n’ai pas eu de courrier de Minke [6] depuis maintenant 3 semaines. Dieu sait ce que cela va devenir. J’attends volontiers, si cela a un sens, mais qu’en sais-je ? C’est le chapitre le plus triste de mon émigration. Mais pour le reste donc ça va summa summarum bien et je reste optimiste

Écrivez moi vite de nouveau.
Votre Herbert Weißkopf.

[1] – Franz Allers était le chef de l’orchestre du théâtre d’ Aussig (Usti-Nad-Leben), non loin de Teplitz-Schönau où Herbert Weisskopf occupait les mêmes fonctions. Or, les opéras étant donnés à Teplitz par la troupe d’Aussig (entre 1935 et 1938), des conflits de préséance existaient entre Allers et Weiskopf concernant la direction des opéras à Teplitz. [retour]

[2] – Lonny: Il s’agit de Leonie Dielmann qui essaya en vain d’émigrer avec sa mère, entre 1938 et 1940, d’abord aux USA (il y est fait allusion ici), puis en Suisse. [retour]

[3] – Ernst Wagner était d’origine juive. Il restait engagé à Teplitz grâce à une Sondergenehmigung (permis spécial). Il se suicida en 1941. [retour]

[4] – Il s’agit d’Otto Marx, acteur à Teplitz-Schönau de 1935 à 1938, qui participait alors au financement du théâtre. A l’époque de cette lettre, Otto Marx se trouve encore à Cuidad Trujillo, dans l’île de Saint-Domingue, où il était parvenu à émigrer avec ses vieux parents. [retour]

[5] – Irma Gütig, amie médecin à Teplitz et Paul Demel, acteur au Neues Stadttheater de Teplitz de 1936 à 1938. [retour]

[6] – Minke: Il s’agit d’Henny Minersky, actrice au Neues Stadttheater de Teplitz-Schönau en 1936-37 et compagne d’Herbert Weisskopf jusqu’à son émigration, dont il ne sait s’il doit l’attendre… [retour]

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