Le rabbin Weiβ (né le 14/2/1881 à Eidlitz) a laissé un témoignage sur ses dernières années de service à Teplitz (années 1993-1938), numérisé par le Center for Jewish History :

Souvenirs de mes dernières années de service à Teplitz-Schönau 1933-1938
« Hitler devant les Portes »

par le Rabbin Dr. Friedrich Weiss
(Traduction Paul Lowy)


Rabbi Friedrich Weiss Teplitz

« Le présent travail ne veut pas présenter un exposé scientifique des évènements à Teplitz-Schönau avant l’arrivée d’Hitler dans cette ville. Il ne s’agit pas d’une chronologie du mouvement national-socialiste. Il se veut une esquisse du vécu, de ce que j’ai appris et des conversations que j’ai eues avec diverses personnes de la population chrétienne comme de la population juive de la ville, la tension et l’excitation, comme elle s’est manifestée de ce côté de la frontière entre la Tchécoslovaquie et le Reich. Un portrait vivant peignant à grands traits le bouleversement et l’effondrement de notre florissante grande communauté juive. Je veux aussi de la sorte dresser un modeste mémorial à ma communauté et à son sacrifice. »
 
1933-34

C’était après l’année 1933 à Teplitz-Schönau[1], la belle, l’active cité qui, malgré son développement industriel significatif et son quartier commerçant vivant était restée une ville thermale très visitée ; cette ville enjouée, aimant la musique, dans le pays germanophone des Sudètes, près des Monts Métallifères abondamment boisés, n’avait guère connu, depuis la fin de la première guerre mondiale et la fondation ensuite de la République Tchécoslovaque, d’évènement significatif.

Intérieur de la synagogue de Teplitz

Intérieur de la synagogue de Teplitz

Les autorités tchèques et les responsables tchèques-allemands[2] réglaient leurs compétences réciproques; les fonctionnaires tchèques et allemands agissaient comme toujours en bonne intelligence. Allemands, Tchèques et Juifs vivaient en habituelle harmonie dans les vieux et nouveaux quartiers de la ville; les confessions chrétiennes et l’importante communauté juive, dont les débuts remontent à plus de 500 ans, célébraient leurs fêtes; la bourgeoisie et les cercles ouvriers des nombreuses usines de la ville et de son gros faubourg de Turn vaquaient à leurs occupations et profitaient de leurs heures de loisir dans les parcs bien entretenus, des Kurkonzerten (concerts pour les curistes) et des nombreuses représentations artistiques du nouveau grand théâtre de la ville; puis, en été, durant leurs jours de congé, pour changer de la vie de la station thermale, ils profitaient par trains entiers des promenades dans les vastes forêts des monts de bohêmes, à la frontière, dans la proche station climatique d’Eichwald avec son distingué sanatorium, ses estaminets ombragés; ils montaient sur les monts de Zinnwald et, depuis les auberges montagnardes de là-haut, contemplaient le paysage en deça et au-delà de la frontière. La jeunesse ne se lassait pas, en hiver, de parcourir des kilomètres à ski à travers les prairies et les magiques chemins forestiers enneigées, de dévaler les pentes à toute vitesse et de participer aux fêtes sportives et concours de ski…

Quelle population heureuse de vivre, industrieuse, tranquille, plaisante que ces teplitzois, sans fortes controverses politiques; au sein d’un petit cercle, il y avait des oppositions entre socialistes, quelques communistes et certains groupes de nationalistes modérés de la population laborieuse, et dans le cadre plus étroit de la communauté juive, il y avait des escarmouches, au grand Conseil, entre les libéraux, c’est-à-dire le groupe d’orientation allemande, et le très vivant parti sioniste-national[3] consécutif au grand appel au réveil de Theodor Hertzel ; mais ni les quelques jeunes communistes juifs, ni les juifs tchèques habitant en nombre croissant à Teplitz depuis la fondation de l’Etat, ne dérangeaient la paix de la ville ou de la communauté.

Intérieur de la Synagogue de Teplitz

Intérieur de la Synagogue de Teplitz

Les autorités religieuses de toutes les confessions vivaient aussi ensemble depuis des temps reculés dans la paix la plus totale. Ainsi les nombreux retraités de toutes professions qui arrivaient de toute part vers notre ville s’y sentaient-ils bien eux aussi, passaient tranquillement leurs vieux jours et se reposaient de leur vie de labeur dans les nombreux parcs et allées boisées de la ville thermale, qui recevait depuis des siècles des hôtes du monde entier, habitués au mode de vie des grandes villes. C’était ainsi de décennie en décennie, intangible – semblait-il – dans les années 1933 et suivantes.

Et pourtant une chose nouvelle, inhabituelle – une imperceptible, une légère inquiétude nous avait tous envahis.

Depuis des années on entendait et on lisait avec une tension et une inquiétude croissante les nouvelles qui venaient d’au-delà de la frontière germano-tchèque. On apprenait dans la presse du pays et de l’étranger, les nouvelles du mouvement national-socialiste dans le Reich, qu’au début on ne prenait pas au sérieux. Certes, tout ce qu’on apprenait se passait « de l’autre côté », mais certaines apparitions dans le tableau commencèrent peu à peu a susciter de l’ émotion : les Hetzartikel (articles de harcellement), les agressions contre les institutions juives religieuses, le vandalisme dans les cimetières juifs, la campagne de rumeurs mensongères, la prise à partie croissante des sociaux-démocrates et des communistes, les informations encore confuses sur des camps de concentration, le début de stigmatisation contre les institutions ecclésiastiques et l’arrestation d’intellectuels et de beaucoup d’autres – tout cela était des signes suffisants pour susciter, même en dehors du Reich, les plus graves soucis et éveiller des craintes croissantes, parce que le Parti en rapide expansion manifestait de plus en plus ostensiblement ses projets d’agressions et de franchissement de la frontière de l’état allemand.

Les grandes nations européennes commencèrent à s’inquiéter ; comment les petits Etats, particulièrement la république tchécoslovaque frontalière, n’auraient-ils pas été préoccupés ? On parla beaucoup d’arrangements diplomatiques des grandes puissances, de préparatifs militaires, et des puissantes forces militaires des grands états alliés. Le destin de plus en plus menacé des juifs dans le Reich suscitait de grandes craintes partout dans les communautés juives, particulièrement cependant dans celles des pays voisins où des informations plus sûres passaient la frontière – et certes il n’en manquait pas. Les informations dans la presse et surtout celles de vive voix de voyageurs et d’émigrés juifs rendaient évidente la gravité croissante, clair le danger croissant pour le judaïsme allemand.

Avec l’accession de Hitler à la présidence du Reich dans l’année 1934[4], le signal d’alarme au monde était tiré. La fuite des juifs hors du Reich s’accéléra, les premiers fugitifs étaient pour la plupart des riches mais bientôt ce fut une fuite nombreuse et éperdue. Maintenant on entendait et voyait authentiquement ce qui jusque là était souvent relaté de manière confuse ou partielle; avec l’arrivée des plus apeurés et persécutés on vit et sentit ce qui se jouait dans le Reich, ce que l’on faisait aux juifs.

Un jour, un fils de ma petite ville natale, Eidlitz en Bohème, qui vivait comme seul juif dans un village près de Teplitz, vint au temple battu presque à mort, et me montra plus tard dans ma maison son dos tuméfié ; des rayures sanglantes le recouvraient. Ceci et beaucoup d’autres choses qu’on avaient entendu à propos des camps de concentration recevaient là une horrible confirmation.

Malgré cela, beaucoup de membres de la communauté fermèrent leur esprit à la dure réalité et au grand danger pour de larges secteurs du judaïsme et pour nous même, les proches voisins. On faisait confiance aux forces armées de la République, on ne voulait pas regarder la vérité en face, on lisait, écoutait et croyait sans hésitation que la jeune République se défendrait avec succès et que le danger serait repoussé avec l’aide de nos prestigieux amis. On entendait si volontiers parler de l’aide armée que la France nous avait promise, de la résolution du puissant cousin russe, d’envoyer tout de suite ses aviateurs contre Breslau si un « pou brun » franchissait la frontière tchèque. On savait bien qu’après plusieurs années de calme, l’Allemagne voulait réaliser ses visées sur les territoires allemands de la Tchécoslovaquie et sur l’Autriche – la « libération » de tous les « frères » allemands en dehors du Reich.

Mais la prétendue terrible puissance de l’Empire Britannique n’avait-elle pas mise en branle sa diplomatie ? Chamberlain n’était-il pas déjà en pourparlers avec l’Allemagne ? Ah! mais que savait le simple citoyen ou fonctionnaire tchèque de ce qu’il en était réellement des intentions et des possibilités d’aide des « grands » ! On craignait, espérait, se fiait et, en tout cas, il y avait la foi inébranlable en « notre République », en la pérennité de notre république. Nous avions en vérité toutes les raisons d’aimer cette patrie. La liberté, que nous garantissait la loi sur les minorités, les égards qu’on nous témoignait de tous côtés, depuis les employés jusqu’au plus hautes instances de l’Etat, la bienfaisante reconnaissance des juifs comme nation[5], particulièrement appréciée par la partie juive-nationale (sioniste) de la population. La confiance dans l’esprit humaniste, juste et progressiste du pouvoir, celle dans l’inoubliable, honoré fondateur de l’état tchèque, le président Masaryk, et en son successeur, le Dr. Benes, était profondément enracinée et mêlée a notre amour de ce pays, qui était notre patrie depuis le premier jour de notre vie.

L’excellent comportement de l’administration et les liens souvent amicaux, dans les territoires tchèques, entre tchèques et juifs, créaient une atmosphère agréable avec un total soutien à l’Etat tchèque, que nous ayons été juifs-tchèques, juifs-allemands ou sionistes. Du reste les juifs tchèques et les Juifs nationaux avaient entre eux des relations d’affaires et des relations sociales dans la meilleure intelligence ; ils avaient souvent des liens amicaux. Ainsi il était tout naturel que, lors du service religieux, le rabbin récite la prière pour la patrie en langue tchèque et qu’à l’occasion des fêtes, auxquelles participaient aussi des représentants de l’Etat, l’orgue joue d’abord l’hymne tchèque, puis le slovaque et enfin la Natikwah. Là je peux apporter une petite note personnelle: pour toutes les tâches dévolues à un rabbin, en chaire comme dans les célébrations publiques, je crois que ma parole était sûre et ferme. Mais quand il s’agissait de réciter la « prière pour la patrie » en tchèque, la sueur de la peur me venait au front, moi le prédicateur expérimenté. Je savais que tous les juifs tchèques – aussi amicaux et attentionnés soient-ils quant à mon « Sit venia verbo » – « deutschen Zunge » (gosier allemand), qui me rendait pour toujours difficile la prononciation tchèque – suivaient avec curiosité et même un peu nerveux mon élocution tchèque, difficile dans bien des cas. Et si je n’ai jamais tremblé devant la communauté, là je gardais les yeux fixés sur le papier, tous les regards sur moi et sentant leurs sourires qui me pardonnaient en silence. Alors la feuille tremblait dans mes mains, mes lèvres laissaient échapper de manière saccadée les paroles sincèrement ressenties : « Medlimme se za mirnasé republiky » : « nous prions pour le bien-être de notre République ». Chacun de nous, avec moi, prononçait avec émotion le Amen. Nous aimions notre patrie.

 

1935-36

La vie continuait, comme toujours, seulement on entendait plus souvent qu’avant le « Heilruf« , pour le moment encore sans l’ajout du nom du Führer et les signes de sentiments pour la Grande Allemagne apparaissaient parmi la jeunesse. Des gens paraissant nouveaux dans le paysage arrivaient depuis l’autre coté des monts de la frontière, particulièrement le dimanche et les jours fériés… habillés chics, figures prétentieuses avec chapeaux styriens et cordon blanc autour, en Wanderdresse, culottes courtes, hautes chaussettes blanches ; devant les vitrines, dans les brasseries et restaurants, sur les promenades et les sentiers de montagne, les auberges de ce côté de la frontière – partout on les rencontrait avec leurs amis, leurs homologues de Tchécoslovaquie. Sur les murs des maisons, sur les marches des escaliers il y avait des croix gammées dessinées à la craie et, parallèlement à l’arrivée au pouvoir d’Hitler, on voyait de plus en plus d’inscriptions hitlériennes: « Heil Hitler! Heil dem Fuhrer! » « Le jour arrive ». Ici et là, la presse nazie était déposée à disposition ; le sinistre « Völkische Beobachter » étaient dans les mains de nombreux lecteurs. Des tracts antisémites passaient la frontière, on trouvait de plus en plus d’articles et d’affiches nauséabonds. La presse du Reich était lue sans crainte, répandant son poison parmi les Allemands de Tchécoslovaquie, particulièrement parmi les jeunes.

Cette jeunesse était dans de larges proportions fascinée par les objectifs et les succès des nazis. Les uniformes, la discipline des organisations de jeunesse, l’enthousiasme fanatique des jeunesses hitlériennes, leurs chants, excursions, fêtes sportives, les processions avec drapeaux flottant au vent et symboles colorés, les informations sur les voyages « Force par la joie » faisaient une profonde impression sur cette jeunesse allemande des Sudètes en Tchécoslovaquie. Les progrès économiques et sociaux de la masse des travailleurs dans le Reich, leurs brillantes conditions de travail et de salaire sautaient aux yeux des travailleurs d’ici et les emplissaient de jalousie et d’aigreur, vu que des milliers d’entre eux, en nombre toujours croissant, allaient pointer au chômage tandis que des travailleurs tchèques, en partie venus des autres régions, travaillaient dans les usines, prenant le pain de la bouche de leurs enfants et d’eux-mêmes. Cela produisait bien évidemment du mauvais sang et préparait le revirement de leurs convictions. En 1936 peut-être, un serveur allemand dans un patelin des Riesengebirge (Monts des Géants), près de la frontière, me dit que « 3000 travailleurs allemands étaient partis dans les derniers mois de l’autre côté de la frontière pour travailler dans le Reich. Ils étaient tous de bon camarades du parti démocrate ; là-bas ils ont été volontiers accueillis et ont vite changé d’avis ».

Les passants s’arrêtaient devant les vitrines d’une librairie, lisaient les titres de livres allemands sur le mouvement national-socialiste, contemplaient les illustrations exposées, qui représentaient les évènements du « Mouvement » et les hommes qui le dirigeaient et se réjouissaient manifestement. Bientôt on entendit parler de rassemblements, d’ »appels », dans certaines salles de la ville; un « Heimatfront » (front patriotique) allemand fut fondé, un secrétariat, « Das braune Haus » (la maison brune) ouvrit ses portes, des affiches appelaient aux rassemblements et bientôt, en dépit du contrôle des administrations tchèques, le « Parti » devint la référence de larges cercles et classes de la population. Lorsque le monument aux morts, en souvenirs des morts de la guerre de notre ville, fut inauguré, ce groupe avec son drapeau et la croix gammée se trouvait aussi parmi les invités officiels. Alors nous vîmes ce symbole pour la première fois sur une place publique de notre ville. Des milliers d’hommes étaient rassemblés. Certainement tous les juifs présents et beaucoup de non juifs furent touchés au plus profond et indignés à cette vue. Je fus si remué que j’osais parler, ce qui n’était certes pas dans la conception de mon discours pour l’inauguration, de ce que le symbole aux lignes si claires de l’église chrétienne, hautement significatif pour tous les hommes, puisse être déformé et tordu, un signe de la menace qui pesait sur les racines religieuses et politiques de notre patrie. Encore n’entendait-on alors aucun mot à voix haute contre les juifs, le Parti ne se sentait pas encore assez fort pour oser cela devant les autorités tchèques, quoique la feuille nouvellement fondée « Der Beobachter« , une sorte de dépositaire du Hetzblatt antisémite du Reich « Der Völkische Beobachter« , apportât bientôt, malgré la censure officielle, des agressions et diffamations plus ou moins cachées contre les institutions, associations, entreprises juives et personnalités de notre communauté. Cela allait croissant en dépit de la censure. Même le vieux journal bourgeois libéral « Der Teplitz-Schönauer Anzeiger« , qui depuis sa création avait aussi des rédacteurs, des collaborateurs et critiques musicaux juifs parmi ses appuis et amis reconnus, commença, sous l’influence de l’opinion, peut-être aussi sous la menace, à flirter avec le mouvement hitlérien et à infléchir ce qui était sa ligne depuis des décennies et à se rapprocher de plus en plus de la croix gammée. L’étonnement des vieux lecteurs allemands et aussi des abonnés juifs augmenta et on renonça à se référer à son journal habituel. Mais ce n’était là que les modestes prémices. La vie de la ville était encore tranquille comme toujours et, la jeunesse mise à part, qui se détournait des juifs à l’école et en général, il n’y avait pas encore d’invectives raciales.

Teplitz était une vieille ville thermale tournée vers la culture. Depuis des siècles, les Allemands et les Juifs vivaient ici ensemble dans une paix à peine troublée. Depuis longtemps la maison princière des Clary-Aldringen résidant au château – mises à part de vieilles affaires bureaucratiques en des temps reculés – se comportait très correctement vis à vis du judaïsme qui était là depuis plus de 500 ans. Leur chapelle, qui subsiste encore aujourd’hui, fut utilisée en partie, après une rénovation achevée il y a quelques années, par des juifs de l’est orthodoxes, le cimetière – de l’ancien il ne subsiste que quelques pierres tombales – le « vieux cimetière », qui fut jadis attribué aux premiers arrivants juifs par le prince de ce temps là et qui a servi aux sépultures jusqu’à l’époque contemporaine, la Kikwek et autres institutions religieuses ou de bienfaisance attestaient et attestent en partie encore aujourd’hui de la vie tout à fait paisible du judaïsme à Teplitz depuis des temps anciens, et les archives rapportent leur vie religieuse et l’activité des érudits de la communauté juive.

Les fonctionnaires de l’Etat aussi n’étaient en général pas hostiles. Il n’y avait jamais eu dans notre ville de sérieuse persécution contre les juifs. A part les expulsions de juifs non résidents « infiltrés » : je renvois à mon livre « AUS GESCHICHTE UND LEBEN DER TEPLITZER JUDENGEMEINDE 1782-1932 » (De l’histoire et de la vie de la communauté juive de Teplitz 1782-1932) – Buch- und Kunstverlag 1932 à Brünn et à Paul Wanie : « GESCHICHTE DER JUDEN VON TEPLITZ » (Histoire des juifs de Teplitz) – Kaaden, 1925.

Les vieilles familles allemandes résidant ici depuis des générations étaient amies avec les juifs. Dans les occasions interconfessionnelles, les différents groupes étaient unis. Des médecins juifs avaient depuis cent ans apporté leur part à la prospérité et à la réputation de la ville thermale. Les autorités municipales appréciaient la contribution des habitants israélites pour le commerce et l’industrie, et nombre des plus grosses fabriques et société industrielles appartenaient à des juifs. Les meilleures compétences juives étaient aussi actives parmi les élus municipaux et les cercles commerçants. Notre prince Clary-Aldringen, un homme hautement cultivé et loyal, et la princesse, étaient distingués et ouverts et travaillaient avec les juifs dans des société publiques. Beaucoup de familles juives de souche et celles venues plus tard se réjouissaient des égards des cercles chrétiens allemands et tchèques. Ainsi n’est-il pas surprenant que la population ait opposé une résistance relativement longue à la montée du mouvement national-socialiste. Cependant celui-ci poursuivait sa route et sut finalement croître et prospérer aussi dans cette vieille terre de culture.

C’est étonnant, comme souvent même de petites choses font leur effet: déjà dans les premières années du nazisme, la jeunesse rapportait des bonbons de ses excursions de l’autre côté de la frontière, depuis les petits bazars dans la montagne. Au lieu des habituelles petites fleurs bariolées, on voyait sur les cotés de ces bonbons, en noir sur fond blanc ou rouge, la croix gammée. Les enfants juifs aussi les achetaient et me les montraient, mi étonnés, mi amusés. On les appelait « Nazizuckerln » (petits sucres nazis) et ils étaient ensuite léchés jusqu’au fond. A l’époque nous ne savions pas encore, de quelle amère fin auguraient ces « süssen Zeichen » (signes sucrés).

 

1937

Lorsque, les jours d’été ou les magnifiques jours d’hiver ensoleillés, nous avions marché jusqu’en haut des monts bien aimés, nous voyions flotter, derrière le poste frontière fermé à Zinnwald, devant l’auberge allemande proche qui jadis nous hébergeait et nourrissait volontiers, de majestueux drapeaux avec l’énorme croix gammée – et la sensation de découragement, la peur, oui, nous envahissait. Plus le temps passait, plus nous comprenions que ce mouvement devenait un flot irrépressible, que le Parti employait toujours plus brutalement tous les moyens de pouvoir du grand Etat, s’attirait des millions de coeurs, ainsi que la presse et la radio, et des agitateurs du nazisme, déferlant comme une avalanche, hurlaient sur l’esprit des hommes. L’organisation, officielle ou secrète, mettait partout ses cellules et ses méthodes de travail, d’énormes banderoles tendues au-dessus des rues appelaient à rejoindre le Heimatfront, l’argent allemand affluait. Les concierges et gardiens étaient de bons mouchards et indicateurs. La jeunesse, à de rares exceptions près, passait de l’autre côté drapeaux au vent. Le corps enseignant, particulièrement celui des Staatsrealschulen[6], sympathisait ou adhérait. Dans les écoles, la jeunesse ne voulait plus cacher ses opinions. Devant les maîtres d’école, elle n’avait vraiment plus besoin de se retenir. J’eu l’occasion de faire cours au lycée de filles, alors situé dans le Radlunbad à Schönau; là, j’ai entendu, dans une salle de classe dont la porte était ouverte, le Horst Wessel Lied chanté à l’unisson. Lorsque les filles m’aperçurent, elles fermèrent la porte et continuèrent à chanter de bon coeur. Je ne sais pas si les quelques enseignants juifs réagissaient d’une quelconque façon dans leurs cours, sur cet état d’esprit ambiant, et dans quelle mesure cela aurait seulement été possible. Mais je pouvais m’imaginer que leur situation était plus que pénible. Ils ne devaient s’attendre qu’à un silence haineux ou encore plus vraisemblablement à une opposition ouverte.

Sur ce thème, deux expériences à l’école peuvent servirent d’illustration. J’avais fini mon cours dans la Realschule, dans une salle de classe dont les élèves étaient occupés d’une façon ou d’une autre à l’extérieur. Les élèves chrétiens sont arrivés dans la classe alors que mes élèves étaient encore dedans. « Pouah, ça pu ici » « ouvrez la fenêtre ». Mes garçons et filles m’ont regardé effrayés. Pour moi, je ne doutais pas une seconde que ce garçon s’était permis cette insolence en ma présence pour laisser libre cours à son antisémitisme. Je me mis très en colère et à la vitesse de l’éclair, je donnais au garnement un violent soufflet sur son visage rustaud. Moi-même en fus effrayé et toute la classe se mit à hurler terriblement. Je leur ai demandé s’ils croyaient que les élèves juifs n’avaient pas de dignité. Pour dire la vérité, ce n’étaient là que propos embarrassés, car j’ai tout de suite pensé comme il serait facile au garçon de feindre une blessure. Dans les circonstances, ça pouvait devenir une sale affaire ! Le lendemain je fus vite à l’école. Le garçon arriva enfin, en forme et joyeux. Ça m’enleva le poids que j’avais sur le coeur. Il ne se passa rien ensuite.

Un autre aventure scolaire fut plus sérieuse et significative. J’arrivai dans cette école par un matin brumeux. Comme toujours, les élèves arpentaient le large couloir durant la pause. Il faisait un peu sombre. Quand ils me virent arriver, ils mirent la main à leur casquette pour témoigner au « Herrn Professor » leur respect d’écolier. Mais quand je fus arrivé plus près, et qu’il virent qu’il ne s’agissait QUE du « Professor » juif, ils retirèrent la main et refusèrent le salut. C’était auparavant impensable, et ça se répéta souvent. Ce n’est pas que j’aie tant prisé ce salut ou que le refus m’ait vexé, mais enfin un collège est quand même un lieu de culture et pas le lieu pour des manifestations publiques des élèves contre un enseignant. Je suis allé voir le Directeur, un homme libéral et honorable, que je connaissais depuis mon ministère à Eger, et je lui racontais « sans protocole » ces évènements et lui demandais s’il ne voulait pas intervenir ou surtout influencer les professeurs pour qu’ils dissuadent les élèves de ce dédain public, au moins sur le territoire de l’école. Et la réponse ? « Cher Monsieur le Rabbin, vous me connaissez, et mes opinions, depuis vingt ans. Je suis désolé mais je dois vous dire : j’ai peur que si j’en parlais avec les collègues, ça deviendrait encore pire ». Pour autant que je puisse juger du Directeur et des circonstances, ce n’était pas une échappatoire. On en était là !

Alors je ne fus pas du tout étonné quand j’appris que le directeur juif d’un lycée de jeunes filles de Moravie, un bon ami de mes années de lycée, s’était donné la mort. Qu’avait-il du subir ! Je fus quand même secoué quand le directeur du lycée de Teplitz, qui avait épousé la fille d’un fonctionnaire tchèque chrétien et de sa femme juive, un Monsieur intègre et aimable, me montra un jour une lettre anonyme où lui, sa femme demi-juive et leur fille « la batarde juive » étaient stigmatisés. En quittant le lycée, très touché, je vis devant le mémorial de la Grande Guerre tout proche, que j’avais inauguré, le concierge allemand du lycée (qui soit dit en passant avait une femme immigrée) présenter le nouveau monument à un groupe de curistes et de touristes : un lion de bronze, se dégageait d’une mêlée confuse. Très convaincu, il expliqua: « regardez, Mesdames et Messieurs, voici l’image du complot contre notre peuple allemand. Vous savez bien quels ennemis du peuple, exploiteurs, suceurs de sang et usurpateurs ont accompli ce lâche coup mortel ». Cela continua ainsi encore un bon bout de temps. Pourquoi le concierge n’aurait-il pas prêché sa conception, dont il était sûrement persuadé de la vérité, devant des juifs ? Le plus haut dignitaire de l’église catholique à Teplitz, le sénateur Feierfeil, n’avait-il pas, – ne s’était-il pas permis – il y a peu, dans son discours d’inauguration, avec un peu plus de prudence mais tout de même de façon intelligible, des remarques qui ne montraient nullement des opinions libérales mais bien plutôt un esprit antisémite. Je n’ai pas retenu la réponse tout aussi peu ambiguë que j’ai faite à ce moment là au très honoré Monsieur le Sénateur.

Le poison hitlérien avait à présent gravement infecté de larges cercles de la population. On sentait cela de toutes les façons: les enfants des voisins ne saluaient plus; les associations et sociétés dans lesquelles les juifs étaient chez eux depuis des décennies, comme cofondateurs ou comme membres, montraient peu ou prou des tendances hostiles contre eux. On évitait autant que possible de saluer ou de répondre au salut : à présent on n’était plus certain de ne pas subir d’une façon ou d’une autre une invective. Un épisode caractéristique : après la fin de la guerre on réintroduisit le vieil usage d’organiser chaque année une « fête des bains » avant le début de la saison thermale. Les dignitaires civils et religieux de la ville, les élus, les associations et beaucoup de monde se rassemblaient devant la « Urquelle« , la plus ancienne source qui fut remontée des profondeurs et qui coule dans un bassin au mur du Schlossbad, non loin de l’ancien ghetto. La fontaine était décorée. Les étendards de l’église et des associations formaient un bel encadrement. Le clergé tint sa messe et ses discours. Ensuite parla le pasteur protestant et finalement moi aussi je parlai devant le micro. Tous suivirent les mots avec une attention soutenue. On entendait aucun autre son, les enfants de choeur balançaient les encensoirs, seul les déclics des appareils photos rompaient par instant le silence solennel. Là, tout d’un coup : « Va en Palestine ! ». Après ça rien… juste un avertissement. Une méchante exhortation pour nous « toi et tes juifs n’être pas à votre place ici ». Du grandiose au ridicule, il n’y a parfois qu’un petit pas, de même du plus grave au plus hilarant: après quelques jours, une photo circula parmi la communauté: le rabbin en habit sacerdotal devant la Urquelle au milieu de son discours spirituel. Le micro devant lui. Autour de lui les enfants de choeur dans leur chapes blanches décorées de broderies, balançant gravement les encensoirs fumants. Sinon rien ni personne. En dessous: « Le Rabbin avec ses enfants de choeur »… Bien, de qui pouvait venir cette plaisanterie, sinon de notre joyeux Poldi Adler ? Cet homme intelligent et aussi connaisseur du judaïsme ? Il avait seulement découpé les parties extérieures de la photo.

Mais revenons en à des choses moins joyeuses et pas du tout réjouissantes en ce monde. Dans le Reich pendant ce temps-là, le pouvoir du Führer s’était terriblement accru. 600 000 juifs étaient livrés impuissants à cette haine. Le jour du boycott, le 1er avril 1933, avait été un feu brûlant au coeur des juifs. Un avertissement pour eux et au-delà des frontières de l’Allemagne. Hitler avait « absout » ses assassins, qui suivaient servilement ses ordres. Theodor Lessing avait tenu une conférence à Teplitz. Nous l’avons raccompagné la nuit vers son hôtel. J’étais d’une humeur remarquablement sombre. Je ne sais plus aujourd’hui pour quelle raison j’attirai son attention sur le danger pour sa vie. Peu de mois après, il fut touché par la balle de l’assassin allemand à Marienbad[7] !

 

1938

Le courant des réfugiés grandissait. Le jour, plus encore la nuit, ils frappaient aux portes juives. Enlèvements, déportations et persécutions anéantissaient le sommeil et les nerfs des malheureux dans le Reich. Et tout ce qui les attendait encore ! Mais pas seulement là-bas. Un réfugié nous dit alors: « Croyez moi, ça sera pareil ici ! ça va arriver à tous les juifs ! ». La communauté et ses capacités d’aide, ses loges, ses associations, des personnes privés firent tout ce qui est humainement possible pour aider, pour sauver, pour guider. Des hommes parvinrent à plus ou moins trouver une maigre subsistance, du travail, aussi chez des patrons et artisans chrétiens. Quelques temps après je demandai à un haut fonctionnaire politique à Prague si la situation était vraiment déjà si grave. Sa réponse en dit assez ! Tout le peuple tchèque, en haut ou en bas, savait qu’il en allait de l’existence de l’Etat et de la nation. Hitler avait mis sa menace à exécution. Les divisions allemandes étaient à la frontière germano-tchèque.

J’ai vécu alors une heure émouvante: une femme tchèque, visiblement de milieu ouvrier, est venue me voir. Elle pleurait et ne pouvait se ressaisir. Dans un allemand haché elle exprima la misère de son peuple: « Hitler menace la république de destruction. C’est la fin ! A peine 20 ans que nous avons un Etat, notre liberté, notre vie. Que va-t-il arriver à notre République, à nos enfants ? Ce monstre veut tous nous anéantir ! » C’était émouvant, comme cette âme simple pleurait son chagrin devant moi. Qu’est-ce que je pouvais faire pour aider ? Moi-même, je me demandais ce qui l’avait conduite justement à moi ? Bon, il était connu aussi dans les milieux tchèques qu’en chaire comme dans les conversations privées, j’avais parlé souvent avec une franche admiration du président Masaryk et du Dr. Benes; que j’avais par oral et par écrit également franchement et librement parlé des vieilles richesses culturelles tchèques et que j’étais empli d’amour pour notre patrie, comme nous tous, les juifs. On savait que mes opinions sionistes et mon travail juif-national ne diminuaient en rien cet amour et attention pour la patrie, m’avaient appris au contraire à mieux comprendre et estimer le combat des tchèques pour leur liberté. Je ne me souviens plus aujourd’hui si j’ai réussi à apporter consolation et relèvement à cette soeur chrétienne en nos communs soucis pour la patrie, comme elle l’attendait de moi, le chargé d’âmes juif ! Comme dit le psaume: « Kol Haadam kosew » – l’homme est dans l’erreur totalement. Nous étions tous dans l’erreur. Le peuple tchèque, nous les juifs qui comme toujours espèrent et croient, et aussi le peuple allemand dans son désir de puissance et son aveuglement. Ceci, nous ne l’avons appris que plus tard, après des années d’indicible souffrance. Combien m’ont demandé: pouvons-nous encore croire à l’amour des hommes ? A l’amour de Dieu envers nous ? Nous le voulons, nous le devons – que nous reste-t-il, si ce dernier recours tombe ? C’est ainsi que je parlais jadis, lorsque avec d’innombrables autres je perdis patrie, profession, poste et dignité, et perdis mon chemin et que toutes nos vies furent détruites jusque dans leurs fondements.

Encore aujourd’hui je ne sais pas de meilleure réponse. Et à présent revenons en aux évènements de ces jours là. A cette époque, on racontait qu’on avait vu notre prince Clary, bras dessus – bras dessous avec un important négociateur anglais, à Prague où ils avaient tous deux été photographiés. Les Allemands en Bohème étaient devenus plus audacieux. Le maire social-démocrate à Teplitz et son parti étaient passés tout à fait au second plan et réduits au silence. « Heil Hitler » était le salut dans les rues et dans les écoles. Une grosse croix gammée était dessinée sur les portes de notre temple. Le référendum annoncé n’avait pas eu lieu. Hitler assiégeait le nord de la Bohème. A ce qu’on disait, toute la ville était déjà méthodiquement partagée, les chefs de secteurs désignés et toutes les fonctions nazies et les postes répartis. Tout était préparé pour l’entrée du Führer. Les voisins éludaient le salut des juifs, on regardait au-delà de nous. Il n’y avait pas d’injures, mais les articles incendiaires et les tracts contre les commerçants juifs apparurent. Les hommes d’affaires avisés commencèrent à prendre leurs dispositions pour quitter leurs affaires à Teplitz et quelques uns émigrèrent à l’étranger ou au moins en pays tchèque. Notre vieux journal local, le Teplizer-Schönauer Anzeiger, oublia son passé libéral, ses collaborateurs et amis souvent louangés. Heil Hitler était radicalement la solution ! A part ça, on entendait des rumeurs. « Des canons montent à la frontière » disait-on. Sur la route vers Zinnwald on construisit des barrages et des fortifications. Des blocs de béton faisaient obstacles. A ce qu’on disait, les ponts et chemins furent aussi minés, car des autos blindées allemandes auraient passés la frontière, seraient entrées en territoire tchèque et retournées en arrière. L’émotion et la tension parmi nous gagnaient du terrain. On commença à regarder la population allemande avec méfiance. Le soir, les rues étaient désertes. A noter, comment cela se passait à la maison. Au-dessus de nous habitait le directeur de la musique de la ville, Wilik, d’origine saxone. Des regards durs, méchants nous arrivaient. Dans notre immeuble, une vielle famille de fonctionnaires en retraite, à l’ancienne mode autrichienne, demeura polie comme auparavant, inchangée, seule la fille demeurée vieille fille ne pouvait nous dissimuler son coeur nazi. Notre brave, fidèle bonne à tout faire allemande, dont les parents social-démocrates vivaient dans un village voisin, une fille simple, d’un certain âge, jusque là complètement apolitique, commença à sortir plus souvent le soir, plaça un portrait de Henlein dans sa chambre : « C’est quand même un bel homme ». Malgré son intelligence pas trop, trop grande, elle savait absolument tout sur n’importe quoi. De ses amies ? Ou ne pouvait elle résister à l’attrait des rassemblement nazis ? Ainsi elle nous dit maintes paroles qui donnaient à penser. A sa manière calme et douce, elle dit une fois: « Herr Doktor, moi, à votre place, je ne resterais simplement pas là, je m’en irais ailleurs ». Aussi sincèrement et modestement que cela soit dit, ça collait parfaitement à tout le reste. Quand je sortais dans la rue, particulièrement le dimanche, quand il y avait beaucoup d’étrangers en ville, il arrivait que derrière moi j’entende avec le plus pur accent saxon: « C’est lui, c’est le rabbin juif ». Je ne me sentais pas très bien quand ça arrivait. Un jour, la poste m’apporta une carte postale avec la tête de Goering. « Au très distingué rabbin de synagogue Dr. Weiss. Synagogue de Teplitz-Schönau ». Texte: « Cet homme à certes déjà fait beaucoup de bien à votre peuple. Avec ma haute considération: Meïr Isaksohn ». C’était sans doute le salut d’un Teplitzois en excursion à Dresde.

A Warnsdorf, à la frontière, il y avait un juif qui d’une façon ou d’une autre avait franchit la frontière et avait été abattu en Saxe; il avait été transféré à Teplitz pour son enterrement. Il s’appelait Kopf. Lors de l’enterrement de la pauvre victime, il y avait des gens, apparemment des chrétiens, qui m’étaient complètement étrangers. Lors de mon oraison, je laissai clairement libre cours, avec quelques précautions, à notre indignation et enchaînai avec une Kinah en hébreux de ma composition, que je dédiais au mort, et qui disait tout ce que je ne pouvais pas exprimer en allemand devant les nazis présents, – les « Kopfjäger« – (jeu de mot : « chasseurs de tête »). Quelques jours plus tard je reçus une lettre avec la requête de renvoyer à l’expéditeur le manuscrit de mon oraison « qui avait été si extraordinairement émouvante ». Je me gardais de répondre à cette demande « honorifique ».

De tous temps, il y avait, lors des jours de fêtes ou aussi dans des occasions particulières, des hôtes et auditeurs chrétiens du prêche. Il n’y avait rien là de remarquable. Mais en ce temps-là il y avait visiblement beaucoup d’étrangers qu’on n’avait jamais vu, des « espions ». La croix gammée à la porte du temple parlait un langage claire. Notre insécurité grandit sous l’effet des évènements, des rumeurs et des informations non confirmées. La bourgeoisie tchèque avait constitué une milice bourgeoise; notre ville n’avait pas de garnison. A l’arrivée de la nuit, les bâtiments publics, les administrations et plusieurs maisons privées étaient gardées. Notre maison également car il avait du se produire un quelconque fait inquiétant. Lors de nombreuses nuits, nous entendions, à moins que nos nerfs à vif ne nous aient trompés, un bruit répété durant des heures sous notre logement, comme si on creusait ou construisait. Comme il habitait de bons partisans de la croix gammée dans la maison, et que le propriétaire, un pur Viennois, était probablement un fidèle nazi, tout ça me paraissait bien mystérieux. Dans la journée, pour autant que nous puissions accéder, nous ne pouvions rien apercevoir de suspect dans la cave. Peut-être que tout ça n’était qu’une hallucination de nos nerfs, qui étaient alors déjà mis à rude épreuve.

Une professeur juive de la Saatsrealshule vint nous voir avec, comme elle disait, une information très sérieuse: un officier autrichien démuni, qui survivait misérablement à Teplitz, lui aurait parlé d’un putsch imminent des nazis.

Nous avons prudemment téléphoné à ce sujet au Dr.Seidemann, le président d’alors du groupe sioniste local. Il nous a tranquillisé en nous faisant remarquer que le pauvre diable voulait se gagner un peu d’argent; moi, la chose me paraissait plus significative. En tout cas la tension grandit. De fait, pour des raisons que j’ignore, il ne se passa rien. Plus tard, lorsque Hitler fit irruption à Vienne[8], cette très estimée professeur, qui dès lors ne vit plus de perspectives pour son avenir, se donna la mort.

Ensuite on en arriva à un évènement qui signifiait l’irruption du régime nazi à Teplitz.

Il se déroula dans un cercle fermé et n’est donc d’abord qu’à peine arrivé dans le domaine public. Il n’en fut pas moins le premier coup de force des hitlériens locaux. Depuis de nombreuses années, le groupe local de la Jugendfürsorge travaillait dans notre ville. Subventionné par l’Etat, le district, la ville et des personnes privés, il s’occupait des femmes en couche indigentes, des jeunes, enfants et nourrissons.

Il y avait aussi des juifs dans la direction et dans les ayant droit, et j’étais, en tant que représentant des gens de religion juive, membre du comité de direction. Je crois que le groupe local était aussi soutenu par la communauté juive. Des indigents juifs trouvaient aussi de l’aide.

Jamais une demande formulée par moi dans ce cadre n’avait été rejetée. Le prince Clary était le président d’honneur, le maire Russy dirigeait les sessions de travail. Une invitation pressante me parvint de je ne sais qui pour l’une de ces sessions, invitation selon laquelle une affaire particulièrement importante devait être traitée. La forme si inhabituelle de l’invitation était évidente. Des choses importantes ? Je ne pus qu’apprendre de façon incertaine que sans doute une requête particulière du coté nazi devait être présentée. Après quelque hésitation, je me décidais à assister à la session, quoique j’aie appris que quelques membres chrétiens et juifs ne seraient pas là. J’arrivai dans la salle de réunion. L’image habituelle. Il ne manquait que quelques membres. Egalement l’une des dames juives actives. Le représentant de l’église catholique était absent. Le prince nous accueillit de la façon habituelle; la session commença; les cas furent traités. C’était donc une fausse rumeur me dis-je. Alors un monsieur se leva, sans demander la parole. Avec une dureté tout à fait inhabituelle dans ce cercle, il renvoya à la transformation politique dans le Reich allemand, aux succès du parti national-socialiste derrière son Führer et demanda, en élevant la voix et en frappant du poing sur la table, la modification immédiate de la direction et de la composition du comité de la Jugendfürsorge, qui selon la volonté du peuple allemand et du Parti devait recevoir une empreinte absolument national-socialiste. Avec des mots de plus en plus irrités il réclama la démission immédiate des membres d’honneur non national-socialistes du comité. Une partie des présents, médecins, professeurs, fonctionnaires ou bourgeois appuyèrent bruyamment ces véhémentes demandes. Le maire social-démocrate, Russy, le président, se leva. Profondément indigné et ému, mais avec un maintien calme et des mots retenus, il déclara que, comme maire social-démocrate, il n’avait plus rien à faire ici et quitta la séance avec ses camarades de parti[9].

Le pasteur protestant se tut. Moi, comme seul juif de cette assemblée, je compris évidemment la gravité et le danger de la situation.

Tous les regards se tournèrent vers le prince, le président d’honneur. Il avait assisté à la pénible scène et au départ du maire avec une émotion visible, mais ne dit pas un mot.

A présent les regards graves et tendus se tournaient vers moi. Le prince, un homme de fine culture, me regardait ostensiblement. Il ne m’avait pas seulement toujours témoigné une pleine attention en tant que représentant de la communauté juive, mais même souvent, de sa manière charmante et aimable, de sa reconnaissance pour ma collaboration et sa considération personnelle. C’était maintenant à moi de prendre position. Je me levais dans le silence pénible des présents. Si bouleversé que j’étais, je devais rester calme. J’évoquais le travail commun jusqu’ici harmonieux, comment les représentants de la ville, du district et des différents corps de métiers et communautés religieuses avaient apporté de l’aide à tous les milieux. Je dis encore: « Quoique, comme juif-national et sioniste j’aie une totale compréhension pour quiconque oeuvre pour la liberté et le bien national, il est compréhensible que je condamne un mouvement qui depuis des années sous le signe de la croix gammée assène sa haine et sa volonté de persécution au judaïsme. Si maintenant ce signe et cet état d’esprit trouvent place même dans cette organisation d’aide au-dessus des partis, je dois renoncer à ma collaboration. Comme l’honorable Monsieur le Maire a exprimé sa protestation à travers son départ, exactement de la même façon il n’y a pour moi, le représentant de la communauté juive, qu’une seule réponse: m’éloigner ». Les gens avaient écouté en silence et sans remarques haineuses. Le prince me dit quelques mots de remerciement pour ma collaboration et le regret de me voire renoncer à rester et nous prîmes congé avec une poignée de main.

Le tout n’avait guère d’importance d’un point de vue personnel, mais formellement le départ du maire et du représentant juif signifiait une frappante clarification de la situation dans notre ville. On en était là ! La triste fin avait officiellement commencé. Nous le savions à présent: la ville serait tôt ou tard national-socialiste. La population allemande était dans l’attente du basculement imminent. Oui « le jour est proche ».

Avec l’occupation de Vienne par Hitler et l’entrée triomphale du Führer lui même dans la « ville impériale », ce qu’on craignait devenait patent: Hitler entourait et encerclait la République tchèque. La radio hurlait au monde entier chaque pas et chaque geste du Führer et la joie fanatique des masses viennoises. Il n’en allait donc pas de la libération des territoires d’habitat allemand en Tchécoslovaquie, il en allait de l’être ou du non être du peuple tchèque. Un grand peuple excité à la folie se jetais sur ce petit pays, sur sa liberté et – sur ses juifs. Dans le Reich, la fuite des juifs prenait une ampleur toujours plus grande. Mais les juifs de Bohème aussi se préparaient de plus en plus au départ. On croyait être plus en sécurité à Prague ou en « Tchéquie ». Déjà certains commerçants commençaient à faire partir leur marchandise en camions de déménagement. Certaines familles partirent pour l’étranger. Des juifs allemands arrivaient chez nous, poursuivis et démunis, cherchant chez nous une protection, qui devenait incertaine pour nous-même. Nous aidions autant que possible. Nous les pressions: « au nom du ciel, allez donc plus loin, ne restez pas ici! ».

Au cours des mois, on remarquait un émiettement de la grande communauté. Les plus riches partaient pour l’étranger, parmi lesquels quelques uns vers Erez (Israel), mais beaucoup ne voulaient pas -aussi incroyable que cela paraisse- voir le danger approchant. « A moi il ne fera rien » nous disait une voisine amie. Ils persistaient dans l’indolence de leur coeur et de leur cerveau. Lorsqu’il arrivait que je prononce en chaire un mot de mise en garde, ou bien sur l’édification de la Palestine comme pays pour notre refuge et notre espérance, les bons juifs allemands et tchèques étaient très fâchés.

J’eus à ce moment-là une conversation avec le président de notre communauté, le Dr. Ernst Cantor. A l’occasion de cette visite nous en vînmes naturellement aussi à parler de la situation politique et de notre préoccupation. Le Dr.Cantor, d’une vieille famille de notre ville, était membre, ou membre d’honneur, de plusieurs associations juives et allemandes, conseiller municipal, président de l’union des communautés juives de langue allemande, membre du haut Conseil des juifs en Tchécoslovaquie et avocat. Un homme très instruit, plein d’esprit et de talent littéraire.

Sa personnalité et sa réussite, comme son infatigable action pour la communauté étaient reconnus de toutes parts. Ainsi il avait la totale confiance de tous les partis. Il savait, dans la Kultusstube, aplanir les divergences et rétablir la paix pour les différents les plus aigus et sérieux. Il n’était pas un sioniste, il restait dans le camp allemand, mais il avait une pleine compréhension pour l’édification de la Palestine. Son 70ème anniversaire fut fêté par toute la communauté au temple avec beaucoup d’honneurs et le journal de la communauté apporta, avec son portrait, l’hommage et les remerciements de tous les juifs.

Donc à cette époque je parlais avec lui de l’avenir menaçant pour notre communauté. Ainsi je lui demandais aussi: « Herr Doktor, ne pensez vous pas, dans votre position exposée, quitter Teplitz et vous mettre en sécurité, vous et votre famille ? » « Je reste ici ». « Mais vous savez ce que cela peut signifier pour vous ?  » Quelques secondes de silence. Ensuite, de son coeur toujours allemand, son sentiment juif se donna libre cours. Avec un regard grave: « Alors je scellerais le sort de la communauté juive ! ». Plus tard, en été 1938, pendant que je demeurais à Marienbad, il est allé quand même à Prague pour des raisons que j’ignore. Après un temps assez long – j’étais déjà en Israel – j’appris sa mort. Aujourd’hui encore, je ne sais rien de précis au sujet de sa mort. F.S.S. Je lui avais parlé pour la dernière fois à Prague, lors d’une de mes démarches concernant mon avenir et ma pension. Il n’était plus en situation de faire aboutir mes droits à la retraite. Le délai était dépassé. Je comptais déjà comme étranger. Ce fut une dure déception pour moi.

La grande communauté fondait à vue d’oeil. Vieux et jeunes s’en allaient. La jeunesse souvent outre-mer. Les cours de religion avaient pris fin depuis longtemps. La communauté manquait d’hommes et de moyens.

Entre-temps, l’été de l’année 1938 arriva. Les administrations et rentrées d’argent faisait de plus en plus défaut. Dans la ville régnait une grande nervosité. Le soir on croyait voir derrière les buissons l’oeil aux aguets des Allemands. Les patrouilles tchèques renforçaient encore la sensation du danger. Les tchèques savaient à présent que toutes les grandes promesses d’aide des puissants amis étrangers n’étaient que des paroles creuses.

En été de l’année 1938, la plupart des membres du comité directeur de la communauté étaient près au départ ou déjà partis. De gros camions de déménagement étaient devant les magasins pour emporter les dernières marchandises.

Après un service de Sabbat, je conseillai à notre Tempelvorsteher, Carl Freund, de mettre en sécurité à Prague les rouleaux de la Torah, sauf les plus nécessaires, les précieuses décorations de la Torah, les vieux rideaux et tentures de l’autel. « Il ne va rien arriver » dit-il. Même ma remarque, que les marchands et beaucoup de familles avaient fait partir leurs biens, n’ébranla pas son optimisme. Mais j’espérais qu’il aurait suivi mes conseils plus tard…

Cependant la vie, même la vie religieuse, continuait. Finalement tous ne voulurent pas partir, ou ne purent pas. Les uns étaient incorrigibles dans leur optimisme. Les autres n’avaient aucune possibilité, ils étaient retenus par des obligations familiales envers leurs parents vieux ou malades, beaucoup n’avaient pas les moyens ou n’osaient pas affronter sans argent un sort incertain en pays étranger. Je savais bien que moi aussi, je serai obligé de quitter Teplitz, mais pour le moment je n’y pensais pas encore. Je ne sous estimais pas complètement le danger pour moi et ma famille dans ma position, cependant je voulais en ce temps là m’occuper de ma charge le plus longtemps possible.

Nous avions depuis des semaines emballé des habits et le linge nécessaire dans des sacs à dos. Nous les chargeâmes plusieurs fois sur nos épaules pour « tester ». Quel jeu plein de pressentiments ! Soir après soir, ils étaient dans notre chambre près à être empoignés.

Un vendredi soir, les lumières du Sabbat brillaient, le repas était fini, le bénédicité dit. Je me reposais un peu. Alors ma plus jeune fille dit soudain : »Papa, ton passeport est-il en règle ? » « Oui. Pourquoi ? » « Ne reste pas ici, vend tout ce que nous avons et procure toi un certificat pour Erez (Israel). Les nazis vont arriver ». Et plus agitée : « Va-t-en de Teplitz. Va-t-en avant qu’il ne soit trop tard. Tu sais ce qui va t’arriver en tant que rabbin. Va-t-en bientôt ». « Je ne peux pas partir simplement comme ça. J’ai une charge ici. Le capitaine quitte le navire en dernier ». « Papa, il ne va rester personne ici. Chacun ne va penser qu’à soi. Personne ne s’occupera de toi. Va-t-en Papa ! » Comme cet enfant, alors de quelque 16 ans, parlait en prophète pleine de pressentiments ! La peur et le soucis lui avaient ouvert les yeux.

Je ne partis pas. Mais toute la situation et la tension dans laquelle nous vivions depuis des mois avait provoqué en moi une grosse fatigue. Il me fallait du repos et une cure. Nous résolûmes d’aller à Marienbad pour un court moment[10]. Nous fûmes surpris du grand nombre de curistes que nous trouvâmes là-bas. Assurément, en dehors du pays des Sudètes, on ne sentait pas du tout la situation aussi bien que chez nous. Dans le Marienbad allemand la vie de curiste suivait son cours normal. Les présents ne pensaient qu’à leurs profits. Mais nous eûmes bientôt une preuve éloquente que le « mouvement » ne se laissait pas oublier.

Un jour il y eut dans la vitrine d’une grande librairie, dans l’une des rues principales, un portrait plus grand que nature du Führer. Pourquoi ses partisans auraient-ils renoncé à cette provocation ? En tout cas il fit sensation et scandale. Cela se produisait, même si c’était dans une localité allemande, quand même dans un district étatique tchèque, sous les yeux des autorités tchèques. On s’étonna beaucoup de leur patience. Une grande station thermale est quand même une vitrine pour le public. Les yeux autoritaires du Führer regardaient durs et froids en dehors de l’image. Un beau matin, on trouva la vitre brisée par un jet de pierre. Le portrait d’Hitler n’était pas endommagé. Ses yeux ne nous regardaient-ils pas, sûrs d’eux et railleurs ? « Le Führer est invulnérable » durent se dire les honorables Allemands de Marienbad. Comme me le dit quelqu’un là-bas, qui ne m’avait pas reconnu comme juif, dans son brave dialecte du pays d’Eger: « Wir san ja olweil alle gute Judenfeind. Wo, in der SAISON haeg’n mir halt unsre gzinnung für per Monat in en Schronk eini.  » (Nous sommes certes tous de bons ennemis des juifs. Bon, pendant la saison nous rangeons nos opinions dans l’armoire pour quelques mois, n’est-ce pas).

Lorsque je rentrai après quelques semaines, je ne fus pas qu’un peu effrayé. La communauté s’était effondrée. Mon départ, même pour cette courte période, était une grave faute ! Un très grand nombre de familles étaient parties – parmi eux de bons amis de notre famille, Madame Helene Khoner, la famille Gerstl et d’autres étaient partis déjà longtemps avant, comme nos parents et beaucoup de bons amis du comité de la communauté et du temple.

Nous nous sentions déjà alors bien délaissés et isolés. Les conseillers du culte avaient presque tous fuit. Il n’y avait plus d’administration. Le président de la communauté était aussi parti en voyage à Prague. Les employés de la communautés avaient quitté Teplitz, seul le jeune servant du temple était resté. Je ne pouvais saluer que notre Tempelvorsteher Carl Freund et le banquier Perutz. La caisse de la communauté était vide. Mon avenir, et la pension qui m’avait été attribuée par contrat ou tout autre assurance pour mon existence après 30 ans de service étaient définitivement perdus. Comme ma fille avait parlé vrai, jadis, le vendredi soir : »Papa, ils vont tous se sauver, pas un ne va se soucier de toi ». Je devais lourdement expier ce congé à Marienbad. L’écroulement avait ravi à la communauté tous ses moyens ! Notre honorable Tempelvorsteher ne pouvait rien y changer.

Des rumeurs d’une éventuelle évacuation et toutes sortes d’informations à peine croyables provoquèrent d’avantage de fuites de membres de la communauté et accrurent la nervosité. Un soir nous testâmes à nouveau nos sacs à dos. Nous crûmes une fois de plus entendre rouler les voitures.

Là survint une irruption inattendue et profonde dans notre vie. Non pas parce que l’effondrement complet de la communauté et de mon activité dans ma charge étaient manifestes ou parce que tout traitement avait cessé d’être versé depuis longtemps, non, comme un éclair dans un ciel ennuagé l’évènement nous atteint : c’était le jour où approchait l’anniversaire de la mort du premier président de l’Etat[11]. Mes collègues à Prague projetèrent d’honorer, comme c’était la pieuse coutume, sa tombe à Lany. Je voulais suivre leur invitation à participer et avais conseillé la veille au soir à ma fille aînée, qui au surplus devait prendre un emploi à Prague, de venir avec moi. Ce serait pour nous un soulagement de la savoir loin de Teplitz.

Le matin suivant nous allâmes tous deux tranquillement vers l’autobus. Ma femme et ma fille cadette dormaient encore. En chemin nous rencontrâmes une bonne connaissance, Weigner. Je le saluai « Bien dormi ? ». « Dormi ? » cria-t-il tout en émoi. « Avez-vous donc dormi ? Ne savez-vous donc pas que Henlein a posé cette nuit un ultimatum au gouvernement tchèque ? ». Ca m’a suffit. Je lui demandais, comme il était sur le point de partir pour Prague en auto, d’emmener ma fille avec lui, me dépêchai de rentrer et dis, aussi calme que possible, à ma femme qui était surprise de mon retour : « Lève toi, notre test d’hier soir n’était pas vain. Vous devez partir tout de suite. Vous ne devez pas tarder ! ».

Je réussis à trouver une auto à la gare. Femme et fille quittèrent Teplitz. Peut-être que même moi je pensais les revoir à la maison dans un temps pas si éloigné. Beaucoup, qui s’en étaient allés, pensaient très sérieusement que dans quelques semaines les fantômes seraient dissipés. Qui est revenu ? Ils ignoraient ce qui les attendait de misère, de détresse et de gâchis.

Ainsi ma maison était soudain vide. Je restais en arrière et avais calmé les miens avec la promesse de les suivre dès que possible, après avoir réglé les affaires professionnelles et privées les plus importantes. Je voulais voir si après la débâcle de ma maison je pouvais aider ceux qui restaient d’une façon ou d’une autre. La plupart étaient de pauvres indigents et des malades. Finalement je voulus aussi m’occuper du sauvetage de mes biens. Notre bonne était toute silencieuse. Nous préparâmes nos meubles et ma bibliothèque pour le transport. Mes parents à Prague se faisaient beaucoup de soucis à cause de moi; probablement couraient-il là-bas des nouvelles inquiétantes sur les préparatifs d’Hitler. En ville, des camions de déménagement acheminaient, pour des prix excessifs, les dernières marchandises des magasins.

On remarquait que la population comptait sur l’entrée imminente du Führer à Teplitz. Même notre bonne indubitablement honnête dit naïvement en faisant les paquets : elle aurait tant aimé avoir la radio, je devrais bien la lui laisser. Je voulais et devais m’en remettre à elle pour beaucoup de choses, mais la radio fut emballée. Finalement je dus suivre l’appel de ma famille. Il était vraiment grand temps. Je pris congé de rares personnes… parmi les rares vivants et les nombreux morts dans les deux cimetières.

C’est ainsi que je quittai Teplitz….

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Les trois semaines suivantes, Frédéric Weiss se trouve à Prague. Il ne parvient pas à y obtenir une charge communautaire. L’essentiel de ses occupations est de fournir des attestations aux juifs réfugiés à partir des registres communautaires qu’il a emporté de Teplitz (avec l’appui d’un fonctionnaire tchèque, il refusa de les restituer aux autorités allemandes à Teplitz qui les réclamaient). A l’approche de Yom Kippour, il décide d’aller à Teplitz tenter de célébrer cette fête avec ce qu’il reste de la communauté juive là-bas. Voici le récit qu’il fait de ce retour (Yom Kippour eut lieu, en 1938, le 5 octobre).

Deux jours avant Jom-Kippur, je fis part à ma famille de mon intention de passer Jom-Kippur à Teplitz, dans ma communauté. Rien ne put m’en détourner. Déjà à Rosch Hachana[12] je m’étais apparu comme un déserteur parce que j’avais délaissé ma Kehilla, même si je vis que beaucoup de collègues comme moi, à Prague ou quelque part en dehors, n’étaient plus dans leur communauté. J’appris qu’un fabricant de ma connaissance avait eu l’autorisation de se rendre à Teplitz. A ma demande il me prit dans sa voiture; ma famille me laissa partir très inquiète et à contre-coeur.

Nous roulâmes à travers le pays automnal, Zeme Ceske, contrôlés ici et là par des militaires tchèques ou autres postes. Nous arrivâmes ensuite en territoire allemand et parvînmes sans encombre à Teplitz. Ma première destination fut le temple. Inchangé ! Même la croix gammée dessinée par une main « amicale » sur le grand portail y était encore. Je ne sais plus si le gardien tchèque du Temple était encore là; sans doute pas. Beaucoup de tchèques avaient abandonnés la région, comme je le vis quelques jours plus tard.

Quelques pas me conduisirent à ma maison proche. Notre fidèle bonne me revit avec grande joie. Elle avait habité tout ce temps seule ici. Elle avait mauvaise mine. Elle était assortie à notre pauvre maison. Les lourds meubles de chêne étaient en morceaux sur le sol. Les lustres démontés. Tout le logement à l’image triste de la destruction de notre ancien havre. Aucune décoration, aucun livre, aucune image. Les tapis enroulés sur le plancher dans la pièce vide. En vieille fidélité, la bonne avait préparé pour le transport tout ce qu’elle pouvait traîner et emballer. Mes livres, ceux que je n’avais pas déjà emmenés, étaient pour la plupart emballés dans des caisses. Pas étonnant que la pauvre fille ait été nerveuse et surmenée après être restée des semaines seule dans le logement vide. Ce que j’aurais aimé le mieux, c’est de l’emmener à Prague dans ma famille. Elle était déjà quatre ans chez nous, s’était déjà beaucoup habituée à nous; elle nous rappelait sa prédécesseure, qui se sentait tellement « à la maison » chez nous qu’elle fredonnait, comme un air sans paroles, notre bénédicité en faisant la vaisselle. Mais sa place était ici, dans sa patrie allemande. Alors je gardais mon idée pour moi, bien que j’étais sûr qu’elle aurait accompagné sans façon.

En ville, je regardai autour de moi. Je constatais vite que seule une poignée de membres de la grande communauté étaient restés. On se réjouissait de me revoir et on m’accueillait merveilleusement.

La soirée de Kol-nidre attira tous ceux qui le pouvaient dans le temple. Notre merveilleuse maison de Dieu était illuminée comme tous les ans. Le majestueux lustre artistique, haut au-dessus de nous, en fer forgé, qui montrait à ceux qui levaient les yeux la forme d’une étoile de David, faisait briller ses nombreuses lampes; le lieu aimé et familier de nos prières laissait apparaître, à la lumière des nombreux chandeliers électriques, la noble magnificence de ses peintures au plafond et aux murs et les revêtements de marbres de qualité tout autour au bas des parois. Sur les trois côtés de l’encadrement artistiquement forgés du Almemor brûlaient, comme toujours à Jom-Kippur, beaucoup de hautes bougies en souvenirs de nos morts. Derrière, au mur, se trouvait à sa place habituelle, à hauteur d’homme, la massive Menorah en bronze, une merveilleuse oeuvre d’art où les lumières se reflétaient. Comme si rien n’avait changé, notre temple se tenait devant nous dans son ancienne beauté pour accueillir dignement ce jour sacré. En blanc mat, le lourd vieux rideau de soie, avec les paroles sacrées en broderies d’or, tomba devant l’armoire à Torah et les précieuses couvertures damassées de blanc apparurent comme il convient pour Jom-Kippur. Notre cher Tempelvorsteher depuis des années, Carl Freund, n’avait pas abandonné son temple et n’avait pas oublié de le décorer solennellement comme chaque année, avec noblesse et amour, pour le jour sacré. Le « Rest Israels » devait trouver le saint lieu dans sa coutumière beauté. C’était bien ainsi, Monsieur le Vorsteher !

Mais qu’était-il advenu de notre grande communauté de plusieurs milliers d’âmes ? Au milieu du la vaste halle en fête, un vide vraiment effrayant qui serrait le coeur. Peut-être 150, 200 hommes ! Il y avait sans doute aussi quelques juifs orientaux rassemblés pour la prière dans la « vielle » synagogue. Ah, comme c’était triste dans notre temple. A la place des nombreuses centaines qui habituellement emplissaient les bancs, les tribunes, même les couloirs et les côtés, -oui parfois il y avait plusieurs personnes sur une place-, au lieu de la gravité solennelle de l’attente du début et de la mélodie du Kol-Nidre – avec parmi la foule des hôtes venus des petits bourgs d’alentours, même de l’étranger proche et toujours quelques auditeurs non-juifs -, il n’y avait que quelques rangées occupées, les rangs des femmes étaient vides. Où, ah où étaient les enfants, où la belle jeunesse, mes élèves garçons et filles, qui au moins ce soir là, touchés par la sacralité du moment, bridaient leur tempérament joyeux et remuant.

Quelque chose de détruit, d’insécurisé était sur toutes les mines, quand bien même ils étaient visiblement impressionnés par la vue de la belle halle en fête du temple. Maints regards reconnaissants et amicaux me saluaient en croisant quelques secondes le mien. C’était comme s’ils attendaient de moi, en charge de leurs âmes, quelques mots, comme cela arrivait toujours, mots de consolation, d’espoir, d’amour !

Pas de Cantor, pas de prieur, pas de président, pas uns des Messieurs en habit de cérémonie qu’on avait habituellement. Je n’en vis qu’un seul : notre cher fidèle Tempelvorsteher Carl Freund, à qui nous étions redevable de la dignité festive de notre temple pour ce Kol-Nidre. Le servant du temple, le banquier Perutz et moi, nous priâmes avec nos faibles forces, nous deux étant chanteurs peu expérimentés. Le grand orgue resta muet. Pas de choeur, pas de communauté heureuse de chanter, seulement nos voix résonnaient dans la salle presque vide. Mais je crois que nous n’avons jamais priés à Jom-Kippur avec tant de piété et d’humilité. Pour nous, nos proches aimés, pour les pauvres juifs persécutés dans les territoires occupés, dans le Reich, dans les camps de concentration. Nous pensions aux victimes et à ceux qui souffraient. En cette soirée, une atmosphère lourde était sur nous, non pas que nous manquions de foi en l’amour de Dieu, mais il nous manquait la foi en l’avenir. L’expérience des derniers temps avait assommé nos forces, enterré notre espérance, nous avait pris la sécurité et la joie de vivre. La peur de souffrances encore plus grandes à courte échéance et de la disparition totale de notre communauté pesait sur nous comme un cauchemar. Je ne prononçais que peu de mots. Le jour suivant, on parla davantage.

Nous passâmes ce jour dans un état d’âme oppressé, priant, demandant. Notre prière était déchirée par les questions de notre coeur, de notre pensée: que signifie cette misère que toi, oh Dieu, impose à ton peuple ? Nous ne comprenons pas ton action, Dieu du ciel. Nous nous inclinons devant tes punitions. Ou bien y a-t-il dans ces terribles évènements, dans cette souffrance incommensurable, un devenir nouveau, une éclosion nouvelle pas encore appréhendable, pas encore compréhensible, cachée à nos yeux ? Ignoramus Ignorabimus – nous ne savons pas, ne saurons jamais ! Nous savions seulement que tout cela n’était qu’un début, l’horrible ouverture d’une tragédie inhumaine.

Cela s’animait et tremblait en mon âme et dans les paroles que j’adressais à ma communauté pour Jom-Kippur. Mais je m’efforçai, au-delà, d’alléger les coeurs et de leur suggérer consolation et confiance. Je recommandai nos vies, nos frères et soeurs et notre temple aux mains de Dieu.

Ainsi le jour touchait à sa fin avec le soleil baissant sur l’horizon. La prière « Weilah » était toujours dites avec un particulier recueillement. La petite communauté et moi, comme prieur, comme Scheliach-Zibur, nous versâmes dans cette dernière prière de ce jour sacré notre demande et notre espérance et notre foi la plus intime. Avec le dernier Schema-Israel « notre dieu est unique » nous terminâmes notre recueillement. Les portes du ciel se fermèrent à nos prières. L’optimisme juif est indestructible comme notre foi. Nous croyions et espérions même en ces jours, en ces temps.

Comme toutes les années précédentes, cette fois encore l’ancienne parole alla de bouche en bouche: « puisse ta prière être exaucée » . C’était pourtant cette fois plus qu’un voeux et un salut fraternel. C’était une prière profondément ressentie.

A propos : notre Vorsteher n’avait pas envoyé à Prague les rouleaux de la Thora, les ornements de la Thora ni tous les objets précieux du temple. A l’ouverture de l’armoire de la Thora, les rouleaux sacrés, symboles de vérité et de fidélité, étaient devant moi dans leurs plus beaux ornements. Avait-il une foi si forte ou bien pressentait-il que même loin de leur ville, il n’y aurait pour eux aucun lieu sûr ?

Plus tard nous apprîmes que Dieu avait fermé devant nous les portes de la prière, que les mots que nous avions lu pour le Jom-Kippur, les plaintes des pieux Zélotes sur la destruction du temple, sur le naufrage de toute splendeur et toutes les autres paroles étaient aussi prononcés pour nous-mêmes.

Après le jour du pardon, je parlai avec quelques personnes et essayai de les porter à partir, regardai les possibilités d’arriver jusqu’à Erez (Israel). Certaines promirent d’aller à Prague ou de chercher à se mettre en sécurité quelque part. D’autres se fermèrent à mes conseils. Je demandai encore à plusieurs pauvres ce que je pouvais faire pour les aider. Ensuite j’ai pensé à faire partir nos biens et avoirs et le reste des livres. Notre bonne, pendant que j’étais au service de Jom-Kippur, avait lié le reste des nombreux livres de ma bibliothèque en paquets avec de la ficelle, car on ne pouvait plus trouver de caisses. Quand je revins dans mon logement après Neilah, ses mains étaient toutes coupées et saignantes à cause des livres. Au milieu d’un monde qui nous réprouvait et persécutait, cette servante allemande s’était, par fidèle dévouement, mise les mains en sang pour sauver ce qui m’était précieux. Jusqu’à aujourd’hui chaque livre me rappelle cette brave aide, qui sans la moindre idée du contenu et de la valeur des livres, à fait plus que sa tâche par attachement à notre famille.

Je veux à cette occasion faire mention d’une expérience semblable à la veille du dernier jour de mon séjour à Teplitz. Un petit évènement, mais qui dans le flot de dédain envers nous les juifs, – alors que toute la ville se parait pour accueillir Hitler, que les maisons étaient décorées de guirlandes de la cave au grenier et couvertes de mots de bienvenue -, doit être apprécié comme une florissant rameau : la correction et l’amabilité d’un Allemand.

Mon projet de faire partir mes meubles et livres menaçait d’échouer devant l’impossibilité de se procurer un camion. Aucun expéditeur n’en avait de libre. Notre expéditeur juif, Nettl, s’était effondré suite à la tension et au surmenage. Là, je me suis rappelé d’une petite entreprise chrétienne-allemande. Sans grand espoir, j’y suis allé. Je ne savais pas du tout qui étaient ces gens. Un monsieur assez âgé m’accueillit gentiment et poliment, écouta ma requête et proposa avec toute sa bonne volonté de se mettre à mon service, même si c’était compliqué; oui et encore plus: il me recommanda chaudement de rester à Teplitz. Personne dans la ville ne m’importunerait, lui même me prisait et ainsi de suite. Qu’est-ce que c’était que ça ? La chose s’expliquait ainsi: il était le président de l’association allemande de formation de la ville. Il y a longtemps, j’avais à l’occasion fréquenté les conférences et avais aussi jadis, tenu une conférence à sa demande dans son association. Au reste, comme il me le confia, il avait plusieurs fois écouté mes prêches et discours. Alors ça lui faisait de la peine, que je veuille quitter Teplitz sous la pression des évènements. Je n’avais bien sûr jadis accepté aucun honoraire. En reconnaissance, il déclina absolument tout paiement au-delà de ses frais, simplement je devais me procurer moi même un wagon pour Prague auprès des chemins de fer tchèques, il ne pouvait en disposer lui-même. Au bureau des transports, je reçus aussi de l’employé tchèque une réponse gentille : juste il s’excusait de ne pouvoir mettre à ma disposition qu’un wagon découvert, mais me promis de s’occuper des bâches nécessaires.

Ainsi je m’en remis pour tout à l’entreprise de transport, je fis cadeau à la bonne de ce qui restait et je m’installai juste un lit de camp pour les deux nuits que je pensais passer encore là. Ces nuits, je m’en rappellerai. Elles furent terribles[13].

J’entendais de nouveau le boucan sous moi dans la cave. Tant que ma famille était ici avec moi, nous ne nous laissions pas trop déranger par ce bruit nocturne. Il en allait autrement maintenant. Se savoir tout seul, la tension qui régnait dans la ville, la possibilité de surprises politiques du côté des hitlériens, de l’autre côté et de ce côté de la frontière, et ma nervosité me firent passer des heures sans sommeil. Tard dans la nuit j’essayai de dormir. Le battement en-dessous de moi ne cessait pas. J’ai ouvert les fenêtres – nous habitions au rez-de-chaussée – et les pas des patrouilles de la milice bourgeoise[14] n’ont pas pu diminuer ma sensation de peur. Dans ma nervosité, je sautai sur mes jambes – je n’avais même pas enlevé mes habits – et quittai le logement. Une sentinelle, tchèque, devant le bureau de poste proche me reconnut et me dit que mes nerfs étaient usés et qu’après une promenade, je dormirai. Après un moment, je retournai à la maison essayer de dormir.

De nouveau les coups et le tapage dans la cave – un méchant fantôme ! Après quelques minutes d’écoute anxieuse – il n’était même pas question de dormir – je me suis levé, suis sorti, excité, j’ai parcouru les rues nocturnes. Il devait être 1 heure. Où aller. Je ne pouvais quand même pas parcourir les rues froides de l’automne pendant des heures. Ca n’était pas du tout gemütlich. Personne dans les rues, seulement des sentinelles ici et là. Alors j’eus l’idée : peut-être le restaurant de la gare était-il encore ouvert. Le serveur tchèque m’accueillit, ébahi de la visite nocturne.

Je pénétrai dans la grande salle de restaurant. Là, une jeune femme se précipita sur moi : « Dieu merci, Herr Doktor, vous venez comme un ange sauveur ! » Elle m’entraîna cérémonieusement vers une table. « Calmez donc mon mari, il devient complètement meschugge« . C’était la propriétaire du magasin du Shulplatz, Strass, connu dans toute la ville. Le mari était là avec des yeux d’insomniaque, tout apeuré ; près de lui leur petite fille s’était endormie. Il était citoyen autrichien. Quelque chose n’allait pas dans ses papiers d’émigration. Je ne sais plus si c’était la terrible peur lucide de ne plus pouvoir partir avec femme et enfant, sauver sa vie – l’épouvante l’avait envahi. Le pauvre, que pouvais-je faire pour lui ? J’oubliai ma propre agitation et m’efforçai de susciter en cette femme une réflexion apaisée et la confiance, de la tranquilliser. Je voulais l’amener à penser calmement. Et moi ? J’étais content d’avoir trouvé sa compagnie. Ainsi nous restâmes ensemble jusqu’au petit matin et je pris congé avec de bonnes paroles et des voeux de tout coeur pour elle. Ensuite, je rentrai « à la maison » dans ma triste chambre.

Maintenant je pensais sérieusement à partir. J’en avais assez ! J’avais accompli le voeux de mon coeur, passé encore une fois Jom Kippur avec ma communauté dans mon temple, visité les chers lieux, le vieux temple, l’ancien et le nouveau cimetière, vu les écoles où j’avais fait cours à la jeunesse durant des années, échangé des paroles amicales avec quelques pauvres et des connaissances, finalement fait mes devoirs spirituels selon mes forces. Ma famille à Prague m’attendait en se faisant du souci pour moi. Je n’avais plus qu’un devoir : emmener ma soeur aînée, qui chassée de son chez-elle en Saxe il y a des années, habitait à Teplitz et n’avait pu se résoudre jusqu’à maintenant à s’en aller. Par une douce contrainte, je l’amenai à venir avec moi. Le vendredi midi nous partions. Le train était bondé. Nous fûmes donc debout, serrés comme tout. Nous n’avions qu’un souhait : si seulement nous étions déjà hors de l’Allemagne, au-delà de la frontière tchèque.

Le soir, j’étais dans ma famille à Prague.

 

 

 

[1] Au recensement de 1930, il y avait à Teplitz 30799 habitants, dont 3213 juifs (10.4%) [retour]

[2] C’est à dire les représentants de l’Etat (tchèques) et ceux de la ville (germanophones).[retour]

[3] La constitution reconnaissait les nationalités, et parmi elles la « nationalité juive », pour laquelle optaient les sionistes tchèques. A Teplitz, en 1930, il y avait 984 « national-juden » parmi les 3213 personnes se déclarant de religion juive.[retour]

[4] Après la mort du président Hindenburg, le 2 août 1934, Hitler se trouva seul à la tête de l’Allemagne.[retour]

[5] La constitution de la 1ère république tchécoslovaque, sous l’impulsion de Masaryk, reconnut la nationalité juive comme l’une des minorités nationales. Toutefois, seuls les juifs d’obédience sioniste (comme Frédéric Weiss) adoptèrent cette nationalité, tandis que la majorité continua à sa déclarer allemande ou tchèque.[retour]

[6] Il s’agit des collèges pratiques d’Etat, voie plutôt technique après l’école primaire.[retour]

[7] Theodor Lessing était un philosophe juif allemand, né en 1872, qui fut assassiné par des Allemands des Sudètes sympathisants nazi (qui s’enfuirent en Allemagne après leur crime), le 31 août 1933 à Marienbad.[retour]

[8] L’Anschluss, annexion de l’Autriche pas le Reich allemand, eut lieu le 12 mars 1938.[retour]

[9] Josef Russy membre du parti social-démocrate, fut maire de Teplitz jusqu’en mai 1938 (successeur à ce poste d’ Ernst Walther puis Julius Hirsch). Il dut alors céder la place au pro-allemand Franz Czermak.[retour]

[10] Sans doute de la fin juillet à la mi-août 1938[retour]

[11] Tomas Mazaryk était mort le 14 septembre 1937.[retour]

[12] En 1938, la fête juive de Rosch Hachana eut lieu du 26 au 28 septembre.[retour]

[13] En fait, comme on verra, le rabbin Weiss ne passa plus qu’une nuit à Teplitz.[retour]

[14] Il s’agit de la milice qu’avait mise en place pour sa défense la minorité tchèque de Teplitz, et qui existait encore, donc,[retour]

 

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