Témoignage : Alexander Mischler, conseiller municipal

Le Théâtre dans la vie et dans le budget de la commune.

En 45 ans de temps, le vieux théâtre, ouvert le 21 mai 1874, était devenu cher à la population teplitzoise. La ville de Teplitz comptaient alors environ 12000 habitants. La localité voisine de Turn 1500 habitants. On donna au vieux théâtre une capacité de 815 places assises et 185 places debout. L’achèvement de la construction du théâtre suscita jadis une grande joie parmi la population, qui s’exprima à l’occasion d’une retraite aux flambeaux portés par les personnalités qui y avaient oeuvré. Une goutte de fiel tomba sur cette ambiance de fête quand il s’avéra que les coûts de construction prévus, de quelque 162 700 fl., avaient été substantiellement dépassés et que bientôt des déficits apparurent dans l’exploitation, qui s’accrurent dans les années 1880 à 1888, passant de 7 340 fl. à 20 100 fl. annuels. Cependant on mesura à quel point le théâtre s’était intégré à la vie et au coeur de Teplitz par l’unanimité qui se manifesta dans tous les milieux pour la reconstruction du théâtre après la catastrophe de l’incendie du 1er septembre 1919. Il fallut régler surtout trois questions: celle de l’endroit, celle de la capacité et celle du financement.

La question de l’emplacement a été vite tranchée, car malgré les propositions contraires, on n’a pu trouver de place plus appropriée que celle de l’ancien théâtre. Malheureusement cette fois encore, comme lors de la construction de l’ancien théâtre, il ne fut pas possible de démolir la colonnade et de reculer l’édifice en vue d’aménager une plus vaste esplanade et cette bonne idée ne put être mise en oeuvre.

La question de la capacité fut plus difficile à résoudre. Le nombre d’habitants de Teplitz-Schönau était entre temps monté à 28 000, celui de Turn à 16 000, si bien que pour les deux villes il fallait compter avec 44 000 au lieu de 13 500. Bien entendu, le nombre d’habitants seul n’est pas décisif, mais plutôt le nombre de personnes voulant fréquenter le théâtre ou étant disposées à le faire – et encore d’autres facteurs. Ainsi, pendant l’existence de l’ancien théâtre, d’autres ont été édifiés dans les villes voisines d’Aussig et de Brüx. En plus, suite à la guerre, le niveau de vie de la population a baissé, et notamment celui des classes moyennes ; autrefois centre de gravité de la population, elles n’avaient plus les moyens de s’offrir souvent des sorties au théâtre. Les trois cinémas à Teplitz et les deux cinémas à Turn ont aussi pris de l’influence et diminué la fréquentation du théâtre en lui retirant nombre de spectateurs. Il s’est constitué peu à peu une communauté particulière pour le théâtre et de même pour le cinéma.

Mais la population s’aperçut d’une chose, lors du long interrègne [de 1919 à 1924]: sans théâtre, Teplitz ne pouvait tenir son rang de station thermale et de ville prépondérante en Bohème du nord-ouest. Si l’on compare le mouvement des affaires à Teplitz avant l’ouverture du nouveau théâtre, avec celui de la période sans théâtre, alors il faut se rappeler de la désolation du petit lieu de cure sans théâtre réduit à une cité modeste et on comprend pourquoi les affaires ont tant souffert dans les Königstrasse et Graupnerstrasse durant cette époque sans théâtre. Si l’on voit maintenant la foule qui se presse dans ces rues et comme les autos se succèdent devant ces salles municipales et comme le café qu’elles abritent est devenu le centre de gravité de la ville et de la vie sociale, si on ressent les multiples impulsions intellectuelles pour toutes les couches de la population, alors on reconnaît l’influence vivifiante du théâtre sur notre ville et on voit que les lourds sacrifices que la ville de Teplitz consent pour l’entretien du théâtre ne sont pas vains.

On se détermina pour la construction d’un théâtre d’une capacité de quelques 1350 personnes pour la grande salle et d’encore 577 personnes pour la petite salle. La détermination de la bonne taille d’un théâtre par rapport à la population est encore une énigme non résolue, surtout qu’on ne peut pas prévoir l’évolution de la situation dans l’avenir et qu’il faut compter avec la croissance de la population. D’après les estimations habituelles sur la croissance de la population, on pouvait compter que Teplitz aurait trente ans plus tard 43 000 habitants et Turn 24 000, si bien qu’il y aurait au total 23 000 personnes de plus. Il s’avère à présent, après 5 ans d’existence, que la capacité du théâtre, de quelque 2000 personnes, n’est en aucune façon excessive, et les enseignements tirés à Teplitz de l’ancien théâtre se sont confirmés ; on avait également correctement estimé les pertes résultant des cinémas, des différents bars et des nombreuses manifestations des associations éducatives et culturelles. L’affirmation souvent répétée que le théâtre serait conçu trop grand n’a pas de fondement, car pour un tel bâtiment, qui devra encore remplir sa fonction au siècle prochain, il faut aussi prendre l’avenir en compte. Oui, on peut même dire qu’aujourd’hui se profile la nécessité d’un autre institution culturelle – même si ce n’est pas encore d’actualité -, compte tenu de la poursuite de l’expansion de la ville, de la croissance de la population et de la prévisible fusion de Teplitz, Turn et Settenz. Si nous comparons la construction d’un théâtre avec celle d’une adduction d’eau, nous voyons bien que l’ampleur des projets pour l’approvisionnement en eau, pour le présent et le futur, peut être déterminée avec une relative précision parce que nous connaissons d’expérience les chiffres de la consommation par tête et pouvons en déduire les besoins à venir de tout le district. Chacun verra alors la nécessité que le réservoir et le calibre des canalisations soient adaptés à ces besoins à venir. Dans une telle situation, aucune voix ne s’élèverait contre un projet à larges vues, en effet il s’agirait là d’un investissement productif indispensable pour la vie et la santé de la population. Mais il faut aussi se rendre compte que le théâtre est une nécessité culturelle et pas un simple établissement de loisirs, même s’il est indéniable que de nos jours un théâtre ne peut se contenter de poursuivre un pur idéal artistique. Pour déterminer la taille d’un théâtre, il faut aussi tenir compte des recettes prévisibles et de leur rapport avec les dépenses et cela reste un objectif souhaitable, que les recettes par la fréquentation du public couvrent autant que possible les dépenses. Malheureusement cet objectif n’a pas pu être atteint jusqu’ici, depuis que le théâtre existe. Le dévouement de la population joua un grand rôle dans l’obtention des moyens financiers et apporta à l’emprunt pour le théâtre un montant de 9.3 millions de couronnes, auquel contribuèrent toutes les professions de Teplitz. Toutefois l’essentiel du financement reposa sur la ville. Ainsi le nouveau théâtre put ouvrir pour la période de Pâques 1924, le poète des Sudètes Watzlick lui consacrant un discours inaugural profondément ressenti:

« Empfange dieses Haus den tagverflachten Menschen,
Entrücke ihn zur Schau in eine tiefere Welt,
Wo seines Volkes Weg in Sonderschicksal er,
In Wunsch und kampf und Tod des Einzelnen erfährt,
Wo der geheimen Lebenströme Urgebraus,
In sonst verschlossnen Tiefen,
Durch des Dichters Kraft ihm hörbar wird »

Comment les espérances se sont-elles donc accomplies jusqu’ici dans l’animation du théâtre ?

Ce n’est pas ici le lieu d’aborder le développement artistique du théâtre, puisque nous ne voulons nous consacrer ici qu’aux répercussions du théâtre sur la vie économique. Si nous regardons les cinq années précédentes, nous voyons que le théâtre n’a pu bénéficier d’un développement tranquille.

La conduite du théâtre fut souvent marquée par les difficultés financières. Après cinq mois d’existence il y avait déjà un déficit de 90 600 couronnes. En 1929, le bail avec l’exploitant initial dut être résilié et une société à responsabilité limité, constituée principalement par de gros industriels, reprit la responsabilité du théâtre, mais fut contrainte dès juillet 1926, après épuisement du capital de 450 000 couronnes, d’abandonner la gestion du théâtre avec un déficit supérieur à 1 000 000. Après une courte période en autogestion, l’actuel Directeur Ettinger prit en charge la direction du théâtre. Le maire de Teplitz, Monsieur Hirsch, déclara dans une assemblée de l’année 1926 que le déficit du théâtre jusqu’à l’automne 1926 se montait à 1,5 millions de couronnes. La fréquentation attendue n’était pas venue. Il y avait certes souvent eu, durant ces années, des mois où le nombre de spectateurs atteignait 28 000. Mais il y avait eu aussi beaucoup de représentations avec seulement 300 ou 400 personnes. Différentes propositions pour accroître la fréquentation du théâtre émergèrent.

Mais finalement la ville dut quand même sans cesse combler les déficits. En 1926, pour les besoins du théâtre, un montant de 435 846 couronnes – y compris la subvention de 120 000 couronnes – fut demandé, contre un montant évalué à 498 801 pour 1925. En 1927 il fut demandé 447 761 couronnes, y compris la subvention portée à 150 000 couronnes. En l’an 1928 on évalua les dépenses pour le théâtre à 1 265 900 couronnes, car il fallait prendre en compte, qu’en plus de toutes les subventions au théâtre en 1926, 1 179 551 couronnes devraient être utilisées pour des besoin liés au théâtre. Ces chiffres signifient clairement le sacrifice que représente le théâtre puisque ces montants ne comprennent pas le paiement des intérêts et l’amortissement du prêt de 1 850 000 couronnes contracté pour la construction de l’édifice. D’un point de vue financier, le résultat de la gestion du théâtre jusqu’à présent n’est pas satisfaisant. Mais on dit que depuis lors, la gestion de l’actuel directeur et l’entrée en jeu efficace de l’Association du Théâtre – qui contribue substantiellement à l’augmentation significative du nombre d’abonnements – sont de nature à susciter une augmentation des ressources propres du théâtre et qu’on peut regarder l’avenir avec de meilleures espérances. Si on se pose la question de savoir si les précédentes expériences de gestion du théâtre ont conduit à des propositions concrètes pour augmenter les recettes, on aboutit aux considérations suivantes :

Vue l’actuelle situation du théâtre de Teplitz, il suffirait de ne jouer que dans une salle. Les dépenses de mise en scène en seraient réduites. Avec les représentations dans les deux salles, on s’est en fait écarté du programme initial, car la grande salle ne devait être utilisée que pour des représentations de gala et pour des pièces dont l’attractivité particulière puisse drainer un grand nombre de spectateurs, tandis que dans la petite salle devaient être données des représentations en continue. Lors de représentations dans la grande salle, la petite devait être utilisée comme salle de concerts. Mais déjà lors de la construction, on dévia de ce projet par l’agencement de la scène et on garda le caractère d’une salle pour le théâtre. Dans la grande salle, cependant, les effets les plus intimes ne sont pas mis en valeur, car alors la parole dite sur scène se perd dans l’espace . Le théâtre de Teplitz est l’un des premiers où on utilisa largement, pour la construction, le béton armé, et il est donc explicable qu’il ne soit pas entièrement satisfaisant en matière d’acoustique. Le spectateur ou auditeur moyen ne s’aperçoit souvent même pas des défauts de l’acoustique quand il consacre son attention aux évènements sur scène et à admirer ce qui est proposé. Cependant le vrai connaisseur ressentira souvent le décalage des timbres et des tons par rapport à la pure intention du compositeur. A cet inconvénient, que le théâtre de Teplitz partage avec toute une série d’autres théâtres, il pourrait être remédier par des mesures relevant des lois de l’acoustique. Le Burgtheater de Vienne, après des décennies, s’est décidé lui aussi à prendre de telles mesures acoustiques pour améliorer l’audition. La mise en oeuvre de telles dispositions permettraient que la grande salle aussi soit adaptée pour des représentations en tous genres, même pour celles à effets intimes, et ainsi la gestion du théâtre deviendrait économiquement plus favorable.

Un souhait légitime de la jeunesse étudiante et des professeurs qui dirigent les études, est que des places meilleurs marché deviennent accessibles à cette jeunesse, au moins des places debout. Cette modification serait aussi dans l’intérêt des employés à bas salaire. Notre théâtre doit vivifier l’intérêt pour la littérature et les domaines qui y sont liés et éveiller l’intelligence de la jeunesse pour les oeuvres littéraires. C’est pourquoi il faut donner la possibilité à la jeunesse de fréquenter le théâtre, dans la mesure où c’est un lieu culturel, par des tarifs d’entrée réduits.

Mais les représentations scolaires ne sont pas non plus fréquentées en nombre suffisant; ces dernières années elles ont été traitées, en les reportant à l’après-midi, de façon un peu parcimonieuse.

Cependant on peut quand même aujourd’hui, après cinq années d’activité écoulées, constater que le nouveau théâtre a été adopté par la population et qu’il est très apprécié de beaucoup d’habitants de notre ville. Les théâtres aussi ont besoins de souvenirs traditionnels pour s’enraciner dans les sentiments de la population. Nous vivons en un temps où les grands écrivains font défaut, où guère de pièces de théâtre n’élèvent l’âme du peuple et quand une direction de théâtre avisée nous permet de connaître et d’apprécier toutes les phases du développement de la littérature dramatique, nous devons l’apprécier doublement. Le théâtre a tenu compte de ce devoir durant ses cinq années d’existence.

Notre théâtre, en ce qui concerne les difficultés financières, partage la destinée de beaucoup d’autres qui peuvent se prévaloir d’un glorieux passé. Mais on ne peut cependant méconnaître que la direction du théâtre tout au cours des cinq années, s’est efforcée de faire son possible malgré l’ingratitude des temps et peut aussi se prévaloir dans cette période de représentations très importantes. Le théâtre doit aujourd’hui se transformer, s’adapter aux circonstances, utiliser toutes les ressources de la technique et devra se familiariser avec l’idée d’agir sur l’imagination du public par des effets de lumière et de cinématographie. Les cinémas ont accru l’exigence du public et ce dernier ressent souvent l’absence de ces effets dans les pièces de théâtre où il y a des actions de masse ou de riches tableaux, comme contrastant avec ce qu’offre le cinéma. Puisse notre théâtre connaître un développement encore croissant dans les prochaines années et aussi un meilleur succès financier

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