Curth Hurrle après septembre 1938

témoignage de Paul Walter Jacob (voir aussi ici)


 

Les théâtres allemands de Bohème ont (…) une bonne vieille tradition. Reichenberg, Troppau, Aussig, Teplitz-Schönau, Karlsbad, Gablonz, Brüx, toutes des villes avec une histoire théâtrale veille de plusieurs décennies, souvent des siècles, et une qualité qui ne s’est pas interrompue non plus après 1933. Au contraire : dans presque toutes les villes citées on a constaté une amélioration de la qualité et aussi de la programmation. Des ressources de premier choix se trouvèrent soudainement disponibles et bon marché : tous les acteurs, chanteurs et musiciens que les dispositions aryennes avaient chassé d’Allemagne (…) cherchèrent à obtenir des engagements sur les scènes germanophones de Tchécoslovaquie. Et même si la législation du travail de la république et bientôt les menées des « Henleinleute » ont limité les possibilités des étrangers, la vie des théâtres allemands offrait, avant la « libération des Sudètes » une image remarquable et multicolore.

Reichenberg, en particulier, avait ces dernières années une vie théâtrale, un répertoire comme […] on en voit rarement. Le directeur Paul BARNAY, qui avait été en 1933 à Breslau l’une des premières victimes des nazis au théâtre (la manière dont on lui a alors […] volé son théâtre a depuis fait école), avait mis sur pied, dans les trois catégories de spectacles, un répertoire habilement équilibré, digne d’une grande ville, moderne. Les « libérateurs » l’ont remercié à leur façon. Au début de 1938 déjà […] le conseil municipal majoritairement national-socialiste de Reichenberg déclara qu’il était impossible qu’une scène des Sudètes continue à être dirigée de cette manière par un étranger. BARNAY, à cette époque, ne capitula pas encore. Le personnel était derrière lui, provisoirement encore uni, et rien moins que le président Dr. BENES [3] se déclara alors convaincu des qualités artistiques de sa direction du théâtre. Mais ces efforts vinrent déjà trop tard, car le consulat d’Allemagne à Reichenberg avait déjà décidé du successeur de BARNAY : Monsieur Curth HURRLE, le directeur du théâtre de Teplitz-Schönau, un homme sans aucune réputation artistique, sans aucune ligne personnelle, mais pour la peine racialement pur et un carriériste d’une insurpassable maniabilité politique et en plus d’une effrayante absence de jugement.

Ce Führer de deux Théâtres à présent « libérés » laisse imprimer les phrases suivantes dans son programme, décoré de maints portraits et citations du « Führer » : « … ma conviction, ma force et mon travail n’ont jamais jusqu’ici visé à des fins personnelles, mais ont été uniquement consacrés à l’ensemble de l’entreprise que je conduis et sont maintenant redoublées par le sentiment de la reconnaissance, pour que je me consacre pleinement et me donne sans retenue aux deux théâtres à Reichenberg et à Teplitz-Schönau qui, avec le retour de nos Sudètes dans le Reich, se voient ouvrir une possibilité de développement libre et indépendant. » Et en signe de cette « possibilité de développement libre et indépendant » on communique ensuite un répertoire qui représente ce qu’il y a de plus dépourvu de direction, de personnalité, d’intérêt qu’on puisse imaginer. Pas une seule nouveauté dans l’opéra, pas une seule nouveauté dans l’opérette, et pour la peine au théâtre, à côté de deux ou trois classiques, tout le fatras qui est égrené, toujours avec la même absence de succès, dans le « Altreich » depuis 1933 (Katte de BURTE, Uta von Naumburg de DÜHNEN, Pfingstorgel de LIPPL, Thomas Payne de JOHST, Vertrag um Karakat de BUCH, Marsch der Veteranen de BETHGE, Rothschild siegt bei Waterloo de MÖLLER etc, etc). (…) ça n’empêche pas (…) le double Monsieur le Directeur de donner au « personnel de ses théâtres » la mission de : « partout et toujours, dans et en dehors du travail, représenter l’esprit du théâtre allemand d’aujourd’hui et ainsi attester de notre reconnaissance pour ce que la libération du pays des Sudètes a aussi donné à nos théâtres : l’enthousiasme, la jeunesse et la foi ! » ;

De l’art, il n’est bien entendu plus question. Il a émigré depuis longtemps avec la foule de ceux qui ont fuit les Sudètes.

Le texte manuscrit a été retrouvé dans les archives de Paul Walter Jacob. Il est daté de janvier 1939, après l’arrivée de l’auteur en Argentine

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